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 La foi des patriarches

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Abd95
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Nombre de messages: 477
Date d'inscription: 27/10/2006

MessageSujet: La foi des patriarches   Mer 7 Nov - 12:23

Salam alayakum

Entre Judaïsme et Islam, la foi des Patriarches

Sûrement est-ce parce qu'ils se ressemblent à ce point que l'islam et le judaïsme ont tant de difficultés à cohabiter l'un auprès de l'autre. Cette difficulté, connue de tous, est peut-être la résultante de ce que l'on pourrait qualifier de "conflit d'élection", chacun s'estimant légitimement le plus proche de la volonté de Dieu et supportant mal les prétentions de l'autre à cet égard. La proximité entre judaïsme et islam n'en est pas moins très intime. Ainsi, sur les treize articles de la religion juive tels qu'énoncés par Moïse Maimonide, seuls deux (le septième et le neuvième) sont incompatibles avec la profession de foi islamique.

L'hébreu et l'arabe, qui occupent dans ces deux religions le rôle de langue sacrée, sont des parlers sémitiques très voisins. Leur parenté se lit de façon évidente : racines communes, marques du pluriel identiques, constructions de la phrase semblables, conjugaisons similaires. Les mots suivants sont d'ailleurs quasiment identiques dans les deux langues : le "sang" (DAM/DAM), le "chameau" (GAMAL/DJAMAL), "l'enfant" (YELED/WALAD), le "jour" (YOM/YAWM), la "nuit" (LAYL/LAYL), le "soleil" (SHEMESH/SHAMS), la "pluie" (MATAR/MATAR), la "rivière" (NAHAR/NAHAR), la "mort" (MOT/MAWT), le "père" (ABA/AB), la "mère" (EM/UMM), la "terre" (OLAM/ALAM), la "tête" (ROSH/RAAS), le "couteau" (SAKIN/SIKIN), le "marché" (SHUK/SUK), la "vie" (HAYIM/HAYAT), et il ne s'agit-là que de quelques exemples parmi beaucoup d'autres.

Ces similarités se retrouvent évidemment au niveau du vocabulaire religieux. La racine EL/AL sert dans les deux langues à désigner le divin dans sa globalité. La foi en Dieu reçoit l'appellation d'EMOUNAH en hébreu et d'IMAN en arabe. Le croyant juif comme le croyant musulman recherche la sagesse, la HOKHMAH en hébreux, HIKMAH en arabe. Le Prophète, qui communique la Parole divine à ses compatriotes, est appelé NEVI en hébreu, NABI en arabe. En arabe comme en hébreu Dieu est souvent appelé AL-RAHAMIN, le Miséricordieux. La repentance de l'homme est appelée TESHUVAH chez les uns, TAWBA chez les autres. Ce qui est saint, sacré, est nommé KODESH ou KUDSI. Le plus sacré des lieux est la "Maison de Dieu" (BETH EL/BAYT ALLAH). L'Esprit de sainteté qui guide l'homme est le RU'AH, ou le RU'H. La bénédiction divine est une BERAKHAH ou une BARAKA. La damnation a lieu dans la "Géhenne" (GEHINNOM/DJAHANAM) tandis que la félicité prendra place au "Jardin" (GAN/DJANNA). On appelle les Anges MALAKHIM en hébreux, et MALAIKH en arabe. En somme, dans tous ces cas, on repère bel et bien les mêmes socles linguistiques traduisant le même mode de pensée. La synagogue des juifs éthiopiens était même appelée MESGID, comme l'est le lieu de prière des musulmans, le MASDJID. Enfin, l'arabe comme l'hébreu utilisent depuis de nombreux siècles un alphabet consonantique d'origine levantine.

Si on quitte maintenant la sphère du langage pour s'intéresser à celle de la vie morale, on retrouve d'autres traits communs. Le judaïsme et l'islam mettent l'accent sur les mêmes valeurs, ils partagent, pourrait-on dire, la même éthique théocentrée. Tous deux accordent une place particulière à la défense des pauvres et des faibles, en particulier celle des veuves et les orphelins. Le respect des anciens et des lettrés y est tenu en haute estime. Dans l'absolu, les deux religions réprouvent toutes deux l'usure, le vol, le meurtre et les sacrifices sanglants accomplis sur l'autel (du moins dans le judaïsme rabbinique, le judaïsme antique pratiquait des rites sacrificiels). La solidarité entre les membres de la même communauté est censée être très forte. L'importance de la charité est primordiale, le mot de tsedakah est d'ailleurs proche de celui de sadaka et il se voit également conçu comme une purification. Ce sont toutes deux des communautés endogames, témoignant la même suspicion envers étrangers mais faisant tout de même une distinction entre eux (pour les "Gens du Livre" d'un côté et pour les "Justes d'entre les Nations, respectant les Loi noachides" de l'autre). Les deux traditions religieuses partageaient historiquement le même sens de l'honneur individuel. L'homme y est considéré comme le chef de famille, garant de la préservation de l'espace familial. La femme est la gardienne de son foyer et sa pudeur (tsiniut en hébreux, haya en arabe). En cas d'affront, l'homme reçoit autorisation de laver son honneur par le sang (goël ha-dam). L'univers matériel et mental dans lequel l'islam a vu le jour est en effet très proche de celui des Patriarches, c'est-à-dire qu'il est celui de tribus à l'économie pastorale en voie de sédentarisation. L'Islam et le judaïsme ont tous les deux émergé aux confins du désert et des vallées fertiles. Ils sont définitivement marqués au sceau de cette origine.

Dans le judaïsme et dans l'islam, la conception de la divinité est quasi identique. Dieu est toujours conçu comme absolument unitaire et transcendant, le concept d'incarnation est rejeté avec force. Les textes saints du judaïsme et de l'islam contiennent tous les deux de nombreux anthropomorphismes (l'image du Trône de Dieu est fréquente dans la Bible comme dans le Kur'an) et bon nombre d'anthropopathismes (on retrouve les mêmes descriptions de la colère divine s'abattant les pécheurs) que les théologiens des deux religions se sont efforcés de faire accepter comme des métaphores. Judaïsme et Islam rejettent tous les deux représentations anthropomorphes de la divinité. La pratique des circumambulations (hakkafot/tawaf) se retrouve dans les deux religions. Elles suivent toutes les deux un calendrier lunaire (bien que les musulmans n'ajoutent pas de mois intercalaire) et accordent donc une grande importance à la néoménie. Juifs et Musulmans entretiennent également le même rapport au temps quotidien puisque le jour nouveau, dans les deux communautés, commence avec la tombée de la nuit. Ils croient tous les deux au rôle purificateur du jeûne, pratiquent l'abattage rituel des animaux purs (kasher/hallal) et le même rejet des animaux impurs (le porc notamment). Ils partagent également le même soucis de la pureté corporelle et donc de l'impeccabilité des ablutions partielles ou totales (mikveh/ghusl). On observe dans le judaïsme et l'Islam la même précipitation dans l'enterrement du défunt. Juifs et Musulmans pratiquent tous les deux la circoncision et ont la même attitude de distanciation devant les menstrues. On note dans les deux traditions la même réticence pour la visite des tombes (hillula/ziyara). Enfin, ils témoignent la même circonspection vis-à-vis des formes extrêmes d'ascétisme, notamment en ce qui concerne le célibat. Les dérives gnostiques et mystiques y ont souvent été tenues en suspicion, bien qu'elles soient parvenues à acquérir un statut officiel dès lorsqu'elles avaient cessé de mettre en danger le respect de la loi divine (comme dans le soufisme et la kabbale qui sont en quelques sorte des mystiques "domestiquées").

A côté de la Foi, la Loi en effet occupe une place essentielle. Les héros du judaïsme et de l'islam sont moins les ascètes et les théologiens que les interprètes de la Loi divine et les exégètes du Texte sacré. La transmission du savoir se fait de maître à disciple au fil des générations et se trouve concrétisé par le don d'un certificat (hattarat/idjaza). Il n'y pas de hiérarchie officielle et absolue ni de prêtrise, en tout cas dans le judaïsme rabbinique (il existait des prêtes kohanim dans le judaïsme antique). La loi juive (halakha) et la loi islamique (shari'ah) présentent de nombreuses analogies l'une par rapport à l'autre. Pour les interpréter, on fait appel dans les deux traditions à des règles presque identiques combinant l'analogie, l'induction et la déduction, le consensus des autorités, le recours à la jurisprudence, l'argument d'autorité, l'utilisation de la coutume locale, etc. Au posek comme au 'alim, le fidèle demande donc un avis juridique (takkanah/fatwa) dès qu'il a un doute vis-à-vis d'une pratique. Dans le judaïsme comme dans l'Islam on note également ce rapport étroit entre la Loi écrite, donnée directement par révélation (Torah d'un côté, Kur'an de l'autre) et la loi orale (Torah she be al peh/Sunna) dérivée de l'étude des textes. Dans les deux traditions, l'étude de la Loi se fait dans des écoles spécialisées (Yeshivah/Madrasa) qui sont au coeur de la vie communautaire. On a pareillement l'habitude chez les Juifs et les Musulmans d'enterrer les textes saints plutôt que de les détruire, par respect. Les fidèles ont la même façon de considérer tous les aspects de leur vie quotidienne, même les plus bénins (et peut-être même surtout eux) sous l'angle du service divin. L'homme s'élève en effet vers Dieu non seulement par sa foi mais aussi à travers l'obéissance à ses Commandements. Le judaïsme et l'islam possèdent leurs lieux saints vers lesquels on se tourne pour prier où que l'on soit sur terre. Le jeudi et du lundi reçoivent dans les deux traditions une sacralité particulière et on recommande aux plus pieux de les jeûner. Ce rapport particulier à la Loi divine a également engendré dans les deux religions des dissidences spécifiques. Qu'il s'agisse de ceux qui prétendaient toutes que l'ère de la Loi ancienne était révolue (les chrétiens et des sabbataïstes d'un côté, les djahmites et des ismaéliens de l'autre). D'autres types de dissidents s'en prenaient quant à eux à la Loi orale et réclamaient son abrogation (les Karaïtes du côté juif, les Zahirites en un sens, du côté musulman). A chaque fois ces scissions ont été combattues par les partisans du juste-milieu, ce qui a aidé à construire l'orthodoxie.

La façon de louer Dieu est très proche dans les deux religions. Car dans le judaïsme comme en Islam, les prières quotidiennes consistent, non pas en des sacrifices ou des offrandes, ni en l'admission de sacrements, mais dans la récitation en groupe du Texte saint. Il n'y a pas d'officiant obligatoire et chaque fidèle est autorisé à présider la prière. Une fois par semaine, l'une des prières est accompagnée d'un sermon (derashah/khutba). Enfin elles se terminent toutes par la même formule conclusive, AMEN/AMIN.

Que conclure de tout cela ?

Que la mission prophétique de Muhammad (sws) s'inscrit bel et bien dans la lignée et la geste des grands prophètes hébreux qu'elle récapitule et complète en quelque sorte. Disons-le même sans hésiter, l'Islam est bel et bien un judaïsme, mais un judaïsme sans Israël, c'est-à-dire un judaïsme qui serait dégagé de tout ce qui le rend particulariste. C'est-à-dire qu'il est un judaïsme sans shabbat, sans kippur, sans pessah, ni purim, ni shavuot, ni sukkot qui sont toutes des célébrations liées à une histoire humaine particulière. Un judaïsme achevé, sans plus aucun des rites qui liaient encore le judaïsme de l'Ancien Israël aux cultes païens, c'est-à-dire sans temple, sans collège de prêtres héréditaires, sans grand-prêtre rendant l'oracle (des ourim et tourrim), sans l'onction qui faisait du souverain une sorte de roi-divin, sans les représentations des chérubins qui ornaient le temple. Au temps des premiers patriarches, au temps d'Abraham et de Jacob, il n'y avait pas de temples, pas de monarques, pas de Torah, pas de prêtres, mais le culte se faisait en plein air, assuré par les chefs de la famille, en l'honneur du Dieu unique. Comme dans la Médine prophétique, lorsque le hanifisme a été restauré sur ses fondations et donné à l'Humanité toute entière.
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