I. Al-Mukanna L'homme qui, sous le nom d'al-Mukanna, fit trembler d'effroi la Perse orientale et le Khorasan durant plusieurs années entre 774 et 779, s'appelait en réalité Hashim ibn Hakim - bien que-là encore il se fut sans doute agit, non de son véritable nom, mais d'un nom d'emprunt arabisé. Il naquit à Marw (Merv), peut-être vers 730, au sein d'une famille de tisserands (
kasar) perses récemment convertis à l'Islam. Alors qu'il était encore jeune il rejoignit les forces abbassides qui prêchaient le renversement du pouvoir omeyyade. D'abord secret, le mouvement entra en lutte ouverte à partir de 747. Recruté dans l'armée par le chef des missionnaires abbassides de Marw, Abu Muslim al-Khorasani, Hashim ibn Hakim suivit aveuglément son nouvel instructeur. Il participa au cours des années qui suivirent aux durs combats qui aboutirent à l'effondrement définitif de la dynastie syrienne (748-750). Sous le règne d'al-Saffah (750-754), le premier calife abbasside, Hashim fit probablement parti de l'armée islamique qui vainquit les forces chinoises à la bataille du Talas, toujours sous les ordres d'Abu Muslim (751).
Après la trahison et l'exécution d'Abu Muslim par le nouveau calife Al-Mansur en 755, Hashim ibn Hakim profita de l'émotion suscitée au sein de la population khorasanienne. Il commença à recruter des partisans dans l'espoir de venger son défunt maître et protecteur. Il attendit patiemment son heure et, en 774, peu de temps avant la mort d'Al-Mansur, il proclama la déchéance des "Fils de Abbas", coupables selon lui d'avoir trahit l'espoir qu'ils avaient eux-mêmes suscité.
Il lança ses hommes à l'assaut des forces califales présentes dans la région et son influence s'étendit rapidement. Il se mit alors à porter en permanence un grand voile de soir blanche sur le corps ainsi qu'un masque d'or sur le visage, accoutrement qui lui valut le surnom d'al-Mukanna, litt. "Le Voilé", "le Masqué". Ainsi vêtu il se présenta aux peuples du Khorasan et de la Sogdiane comme le dépositaire de l'œuvre d'Abu Muslim, comme un nouveau prophète et, selon certains, comme une incarnation divine. Ces dernières affirmations ont toutefois été contestées par certains spécialistes. Ces derniers pensent qu'al-Mukanna était peut-être plus orthodoxe que les hérésiographes à la solde des califes de Baghdad n'ont bien voulu le dire.
Toujours est-il que ses hommes, parmi lesquels on trouvait des Perses essentiellement, mais aussi des Turcs et quelques Arabes vantaient les miracles et les guérisons dont leur maître se rendait selon eux responsable. Tous s'habillaient en blanc, afin de mettre en valeur leur opposition à la couleur noire des Abbassides. Durant près de trois années (774-777), ils étendirent leur pouvoir sur une grande partie de la partie orientale du califat, détroussant les caravanes, occupant les villages isolés, menant de sanglantes embuscades contre les forces fidèles au régime. A l'apogée de son "règne", al-Mukanna pouvait même se permettre de battre monnaie. On a d'ailleurs retrouvé certaines d'entre-elles, sur lesquelles ont lit en arabe la devise suivante ; "
Dieu ordonne la fidélité et la justice".
Bien évidemment, le nouveau calife abbasside al-Mahdi ne pouvait se permettre de traiter plus longtemps une telle menace à la légère. En 777 il dépêcha de nouvelles et importantes forces dans la région. Celles-ci surent assez vite rétablir la situation. Enfermé dans sa forteresse de Sanam, Al-Mukanna y soutint encore un siège épique de deux ans. Il s'empoisonna finalement, à moins qu'il ne soit mort les armes à la main, tandis que ses adversaires pénétraient dans la ville (779).
Les partisans d'Al-Mukanna fidèles au souvenir d'Abu Muslim, qu'on appelait les Khuramites, maintinrent une activité de plus en plus ténue dans les régions les plus reculées du Khorasan jusqu'au 12e siècle de l'EC. Sa figure haute en couleur a souvent hanté l'imagination des historiens. Il n'est pas jusqu'au romancier argentin Jorge-Luis Borgès qui ne lui ait consacré une nouvelle en 1934.