Essalem Aleikom
Je reviens vers toi donc pour traiter ce sujet fondamental. La distinction que tu fais entre les scientifiques et les religieux prouve qu'en matière de religion, il y a deux approches aux objectifs différents. La première approche est historique, elle recherche des points de cohérence et humanise le prophète. Dans cette perspective, on peut trouver des musulmans, ce n'est pas contradictoire avec la foi. "Humaniser" le prophète n'a pas le même sens que "décrédibiliser" le prophète. La seconde approche est hagiographique, comme tu l'as dit, c'est-à-dire qu'elle exemplifie le prophète, et on supposera que c'est une perspective normale quand on est croyant. Tout en essayant de croire qu'une hagiographie du prophète l'humanise, on se rend compte en fait qu'elle le modélise.
Dans ce cas, la vérité historique peut être travestie, pas dans les faits, mais dans les intentions qu'on lui prête. Par exemple, personne ne niera qu'il y a eu du temps du prophète des mises à mort ou des exécutions d'ennemis. Mais si l'approche historique révèle un aspect hautement politique et stratégique de ces mises à mort, l'hagiographie les rapportera comme des exécutions légitimées par la cruauté et l'extrême méchanceté des condamnés vis-à-vis du prophète. Les faits sont les mêmes mais pas les perspectives.
Un fossé sépare les deux approches que l'on pourrait résumer à un mot : l'objectivité. Il est clair qu'une hagiographie, par définition, n'est pas objective et ne cherche que l'exemplification. Par conséquent, les sources à partir desquelles les hagiographes vont travailler seront très réduites et se limiteront à de hautes autorités. C'est le cas d'Ibn Ishaq et de Malik Ibn Anas qui sont donc les deux grandes références sur la biographie du prophète.
Cependant, tu fais bien de noter qu'Ibn Ishaq est un enseignant, selon les modalités de la transmission orale, et que l'oeuvre canonique sur le prophète, ce n'est pas à proprement parler le kitâb de Ibn Ishaq mais celui de Ibn Hisham, qui n'était pas son disciple direct. Il était le disciple de Al Bakka'î qui, lui, a reçu son enseignement d'Ibn Ishaq.
Ibn Ishaq a écrit à l'attention du calife Al Mansûr un ouvrage intitulé
Kitâb al kabïr. Les deux dernières parties de cet ouvrage sont consacrés au prophète :
Kitâb al mab'ath et
Kitâb al maghâzî. Ibn Hisham a écrit un ouvrage intitulé
Kitâb sirât Muhammad rasûl Allah selon les enseignements reçus du disciple d'Ibn Ishaq Al Bakka'î. Ce livre est une sorte d'abrégé du
Kitâb al kabîr, abrégé parce que Ibn Hisham a procédé à la suppression de nombreux passages qui, le plus souvent, c'est lui-même qui l'écrit, ne correspondent pas à ce que l'on doit retenir des épisodes du passé. C'est un passage de son introduction très important parce qu'il donne sa méthode biographique et annonce déjà qu'il a procédé à un remaniement de l'oeuvre d'Ibn Ishaq. Surtout, il ne faut pas comprendre par là qu'il a modifié les récits, il a simplement retiré ce qui ne convenait pas, selon ses propres idées, à l'enseignement qu'il a reçu.
A côté de cette oeuvre, qui est aujourd'hui la référence dans les biographies contemporaines en langue française, il y a eu bien sûr d'autres oeuvres écrites par d'autres traditionnistes et historiens. Tu as cité Tabari et tu as très bien fait de noter que Tabari apporte des récits transmis par Ibn Ishaq qu'on ne trouve pas chez Ibn Hisham. C'est vrai aussi pour Al Utâridî qui rédige une biographie différente de celle d'Ibn Hisham. Et on peut facilement comprendre pourquoi elles sont différentes : premièrement, ces auteurs n'ont pas les mêmes maîtres même si ces maîtres étaient tous disciples d'Ibn Ishaq. Deuxièmement, ils opèrent des fractionnements et des choix de traditions à rapporter dans l'oeuvre d'Ibn Ishaq. Ce qui fait que lorsqu'on ne retient qu'un seul auteur comme c'est le cas pour Ibn Hisham, on oublie qu'il existe en fait plusieurs versions de la vie du prophète.
L'idéal pour un hagiographe actuel, qui se respecte et qui respecte aussi le travail de ses prédecesseurs, ce n'est pas de réfléchir à savoir si telle tradition est cohérente, vraie ou fausse. Sa mission devrait plutôt être d'aller puiser toutes ces sources différentes et de faire comme faisaient Ibn Hisham et les autres, c'est-à-dire expliquer pourquoi ils choisissent telle méthode de transmission et pas telle autre. En définitive, si on peut donner une valeur de scientificité toute relative à ces biographies originales, on ne peut pas dire que les nouvelles générations font preuve du même effort et c'est en effet très dommageable.