| | | Le monopole de la scientificité | |
| | Auteur | Message |
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inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Le monopole de la scientificité Mer 17 Jan - 23:00 | |
| Salaam Le titre que j'ai choisi est large, mais le sujet dont je parle est bien plus circonscrit. Je l'avais déjà évoqué ailleurs, mais je le poste ici pour en faire une discussion. On observe parfois, souvent, si ce n'est tout le temps, (entre musulmans et non-musulmans, mais aussi au sein des musulmans) une impossibilité de dialogue et d'échanges entre (je schématise) d'un côté les tenants de la tradition (référence à la tradition prophétique, sa lecture par les compagnons du Prophète, mais surtout aux savants de l'islam, etc.) et ceux des sciences humaines (sociologie, histoire surtout) de l'autre. Les uns considèrent détenir à eux seuls le monopole de la "scientificité" (et donc de la validité, et donc de la "vérité") excluant les autres et vice versa. Est-il possible de trouver un juste milieu entre ces deux approches ? Si oui, Comment ? Si non, pourquoi ? Merci pour vos réponses |
|  | | Talib Confirmé

Nombre de messages: 106 Date d'inscription: 10/11/2006
 | Sujet: Re: Le monopole de la scientificité Jeu 18 Jan - 0:11 | |
| Essalem Aleikom Cette question est intéressante. Il y a deux termes à distinguer dans un débat qui fait appel à la notion de scientificité d'un côté et à la notion de religieux de l'autre (en fait, cela s'applique aussi pour d'autres champs et d'autres notions) : il y a le terme "critique" et le terme "polémique". La critique consiste à discuter d'un sujet, d'une théorie, d'une hypothèse, d'une "vérité" formulée par l'interlocuteur dans le but de le questionner et de vérifier les limites ou les approfondissements susceptibles d'élargir la démarche première. La polémique est plus agressive, elle consiste à nier le sujet, la théorie, l'hypothèse, la "vérité" de l'interlocuteur en vue de créer un combat où le mot d'ordre serait qu'il faille déterminer absolument un vainqueur et un vaincu dans le débat. C'est cette distinction qu'il faut faire avant de commencer même la discussion. Devant quel interlocuteur se place-t-on : celui qui veut convaincre les autres tout en admettant que sa démarche ne peut être finalisée d'un trait ou celui qui veut convaincre les autres en refusant de supposer qu'ils puissent apporter du bénéfice à sa propre vision des choses ? Dans le contexte de séminaires de recherche, de colloques, d'entretiens interdisciplinaires, l'esprit critique est présent sans qu'il y ait polémique parce que chaque acteur dans la discussion sait que la critique est constructive et non déstructive. L'orgueil en prend un coup, certains même sont mécontents de voir qu'ils ne sont pas allés au bout de l'expérimentation de leurs idées, qu'on peut trouver des choses à y redire, d'autres l'acceptent et en discutent afin de faire avancer la science. Dans le contexte des débats télévisés, politisés, idéologisés, c'est la polémique qui est en jeu. Par exemple, dans un débat opposant la gauche à la droite, le cadidat de l'un ou l'autre camp refuserait par malhonnêteté intellectuelle de supposer que son interlocuteur puisse avoir raison sur certains points, sur le projet de certaines lois, sur la nécessité de combattre certaines pratiques par certains règles etc... Et cela, parce qu'ils n'appartiennent pas au même clan. Cela crée des clivages inutiles et paralysent les avancées et les améliorations d'un contexte social ou économique ou diplomatique ou politique. Si l'on arrive à faire cette distinction, on a déjà fait un grand pas. Maintenant, par rapport au sujet lui-même qui touche la religion, nous sommes bien souvent confrontés à des situations de polémique et non de critique parce que nous sommes dans un cadre de discussion idéologisé qui se couvre sous le prétexte d'une scientificité. Je crois personnellement que les religieux ont tout à gagner à ne pas refuser systématiquement d'emprunter aux universitaires des théories ou des hyptothèse de travail sur l'histoire ou d'autres thèmes qui touchent à leur religion. Pour cela, il faut qu'ils acceptent de sortir de la polémique pour entrer dans la critique constructive qui permet d'avancer tout en remettant en question certains attrbuts. Cela n'est pas simple car la foi peut être touchée, l'orgueil aussi, la volonté de croire qu'on connaît la vérité et qu'il n'y en a pas d'autre. C'est difficile mais pas impossible, le meilleur moyen d'y arriver étant d'éviter dans la discussion les petites assertions provocatrices, les distinctions entre "vous" et "nous" et surtout en évitant de parler de "vérité", en acceptant de parler d'homme à homme et non de Dieu à homme car qui peut prétendre parler au nom de Dieu ? Les scientifiques ont aussi un effort à faire à ce niveau, c'est-à-dire qu'un chercheur n'a absolument pas le droit de distribuer des jugements de valeur aux objets de sa recherche. Il n'est pas là pour prouver l'existence de Dieu ou la supercherie d'une religion, il est là pour discuter des représentations que les hommes ont des choses : c'est que Hassman, cet égyptologue allemand, appelait la mnémohistoire, l'étude des représentations que les hommes ont de leur propre histoire. |
|  | | itinerant Confirmé
Nombre de messages: 322 Date d'inscription: 05/10/2006
 | Sujet: Re: Le monopole de la scientificité Jeu 18 Jan - 18:37 | |
| Waouu !!!! Je vais sauvegarder ce Texte, le relire et le faire lire à chaque fois que l'occasion se présente. C'est un bijou de pertinence, de densité et de pédagogie. Merci Maitre Talib pour cette leçon. Salaam Ps: je restes sagement en attente des eventuelles critiques et la suite du débat. Merci Inji pour ce fil. |
|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le monopole de la scientificité Jeu 18 Jan - 23:04 | |
| Salam alikoum Oui en effet, Talib a bien fait le tour de la question. Pour autant, il y a tout de même bien des choses à mettre en exergue : | Citation: | Maintenant, par rapport au sujet lui-même qui touche la religion, nous sommes bien souvent confrontés à des situations de polémique et non de critique parce que nous sommes dans un cadre de discussion idéologisé qui se couvre sous le prétexte d'une scientificité.
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C'est en effet le coeur du problème. Dans la mesure où le cadre de discussion est un cadre idéologique et que par définition, l'idéologie appelle la passion qui appelle à son tour la polémique, comment pouvoir espérer poser le principe de critique qui lui, par définition s'allie à l'idée de raisonnement et de tatonnement collectif ? C'est un peu comme si l'on voulait donner aux pommes le goût des poires. Pour qu'une discussion basée sur la religion puisse être autrement menée que dans le déchaînement des passions, il faudrait déjà prédisposer les interlocuteurs à renier une partie de leurs croyances, de leurs motivations à défendre. Je ne sais plus quel auteur écrivait : "Je refuse de réfléchir, réfléchir, c'est douter." _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri
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|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le monopole de la scientificité Lun 19 Fév - 12:06 | |
| Salaam | Haz a écrit: | Salam alikoum Oui en effet, Talib a bien fait le tour de la question. Pour autant, il y a tout de même bien des choses à mettre en exergue :
| Citation: | Maintenant, par rapport au sujet lui-même qui touche la religion, nous sommes bien souvent confrontés à des situations de polémique et non de critique parce que nous sommes dans un cadre de discussion idéologisé qui se couvre sous le prétexte d'une scientificité.
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C'est en effet le coeur du problème. Dans la mesure où le cadre de discussion est un cadre idéologique et que par définition, l'idéologie appelle la passion qui appelle à son tour la polémique, comment pouvoir espérer poser le principe de critique qui lui, par définition s'allie à l'idée de raisonnement et de tatonnement collectif ? C'est un peu comme si l'on voulait donner aux pommes le goût des poires. Pour qu'une discussion basée sur la religion puisse être autrement menée que dans le déchaînement des passions, il faudrait déjà prédisposer les interlocuteurs à renier une partie de leurs croyances, de leurs motivations à défendre. Je ne sais plus quel auteur écrivait : "Je refuse de réfléchir, réfléchir, c'est douter." |
Salaam
Je vous remercie pour ces réponses éclairantes. Je ne voulais pas soulever la question de l'idéologie, mais vous le faites, ce qui prouve que je ne me trompais pas. C'est un biais qui touche à la fois ceux qui se revendiquent d'une religion que ceux qui prétendent faire une analyse scientifique parfaitement neutre sur la religion ou sur les croyants (comme "groupe" social par exemple).
Plus précisément, est-ce qu'un type de raisonnement peut être plus scientifique (donc plus valable) qu'un autre ? Je pense que cette question renvoye notamment à la multiplicité des disciplines et aux luttes entre elles, qui font par exemple, comme j'ai pu le voir récemment en cours entre un sociologue et un philosophe (ça se crêpait le chignon), que des personnes issues de sciences différentes ne parviennent pas toujours à communiquer, peut-être parce qu'elles n'ont pas les mêmes méthodes, ni les mêmes modalités de conceptualisation, mais aussi parce qu'elles refusent de remettre en cause ce qu'elles savent, ce qu'elles croient avoir compris (pour toujours) alors qu'elles l'ont souvent appris et surtout imité (c'est comme ce que l'on dit des croyants en fait). En tout cas, voir ça en direct, c'était assez révélateur.
Je reviens à mon interrogation initiale : Est-ce qu'on peut alors nier aux sciences islamiques par exemple le statut de science (et qu'on suppose alors leur invalidité), juste parce que la méthode n'est pas la même (on se fonde sur une transmission orale par exemple que les spécialistes des sciences humaines aujourd'hui pensent impossible, ou du moins fortement tronquée par des enjeux sociaux, historiques et politiques) ?
Je pense pas qu'une réponse claire soit possible, mais se poser ces questions permettra sans doute à chacun de nous (quel que soient nos croyances, nos convictions...en l'islam ou en la science) de faire preuve d'un peu plus de modestie, et d'être moins acharnés, moins radicaux dans nos raisonnements...ou bien alors de reconnaître qu'on a une posture orientée (comment pourrait-elle ne pas l'être d'ailleurs ?), c'est déjà un bon début, plutôt que de se disputer faussement la "scientificité"
Merci |
|  | | Agone Junior
Nombre de messages: 35 Date d'inscription: 17/11/2006
 | Sujet: Re: Le monopole de la scientificité Lun 19 Fév - 15:00 | |
| | inji a écrit: | Salaam
Plus précisément, est-ce qu'un type de raisonnement peut être plus scientifique (donc plus valable) qu'un autre ? Je pense que cette question renvoye notamment à la multiplicité des disciplines et aux luttes entre elles, qui font par exemple, comme j'ai pu le voir récemment en cours entre un sociologue et un philosophe (ça se crêpait le chignon), que des personnes issues de sciences différentes ne parviennent pas toujours à communiquer, peut-être parce qu'elles n'ont pas les mêmes méthodes, ni les mêmes modalités de conceptualisation, mais aussi parce qu'elles refusent de remettre en cause ce qu'elles savent, ce qu'elles croient avoir compris (pour toujours) alors qu'elles l'ont souvent appris et surtout imité (c'est comme ce que l'on dit des croyants en fait). En tout cas, voir ça en direct, c'était assez révélateur.
Je reviens à mon interrogation initiale : Est-ce qu'on peut alors nier aux sciences islamiques par exemple le statut de science (et qu'on suppose alors leur invalidité), juste parce que la méthode n'est pas la même (on se fonde sur une transmission orale par exemple que les spécialistes des sciences humaines aujourd'hui pensent impossible, ou du moins fortement tronquée par des enjeux sociaux, historiques et politiques) ?
Je pense pas qu'une réponse claire soit possible, mais se poser ces questions permettra sans doute à chacun de nous (quel que soient nos croyances, nos convictions...en l'islam ou en la science) de faire preuve d'un peu plus de modestie, et d'être moins acharnés, moins radicaux dans nos raisonnements...ou bien alors de reconnaître qu'on a une posture orientée (comment pourrait-elle ne pas l'être d'ailleurs ?), c'est déjà un bon début, plutôt que de se disputer faussement la "scientificité"
Merci |
Salam
Le problème ne peut se poser de manière générale. "La science", comme "la religion" d'ailleurs, est sans doute un programme politique autant qu'une réalité : un énoncé performatif, une injonction à faire d’une certaine manière. Trend, à plusieurs reprises, expliquait que la science telle qu’elle se fait (en tant que pratique professionnelle quotidienne) n’est pas « la science » telle qu’on se la représente dans le langage courant, parce qu’elle a été constituée en mot d’ordre de « modernité » et de « progrès » (dans le champ scientifique, i.e. dans les champs disciplinaires, et dans le champ social). De même, les chercheurs en sciences sociales sont obligés de se positionner, d’un point de vue épistémologique (cf. les controverses sur le statut des sciences sociales et de leur objet, par ex PASSERON, Le raisonnement sociologique) aussi bien que pratique (modalités d’écriture, de démonstration, formalisation de la recherche…), par rapport aux sciences de la vie et de la matière – que l’on dit « dures ».
Si j’ai le temps, je reviendrai vous donner les éléments qui permettent communément de parler de « science » pour les chercheurs en sciences sociales.
Etablir cela, i.e. appliquer le regard savant à la science, ne signifie nullement relativiser le statut des énoncés savants, comme aiment tant à le comprendre les demi savants « post-modernes » qui ont intérêt à tout relativiser puisque, eux, ne travaillent pas. C’est une nécessité pour mieux faire son travail – le mot essentiel dans cette affaire.
Pour ce qui est des « sciences islamiques », il faudrait préciser ce que tu entends par là. On confond parfois, dans le discours et parfois dans l’esprit (on entend ainsi souvent qu’on apprend le « vrai islam », « l’islam tel que les savants nous l’ont transmis), « science de l’islam » et « orthodoxie de l’islam ». Ainsi, un chercheur en sciences sociales ne pourra accepter un discours sur l’islam comme discours savant que si certaines conditions sont réunies, notamment l’exposition d’éléments de preuve (donc l’existence d’une question savante préalable) et, surtout, une critique des documents utilisés. La science du hadith pourra ainsi être considérée comme une science. Mais, attention, dire cela engage beaucoup : il s’agira d’accepter de considérer que certaines sources sont critiquables, que certaines recherches étaient excellentes mais pour leur temps. Par exemple, le travail de recueil de hadiths de Boukhari pourra être considéré comme insuffisant, sur certains points – ce que l’orthodoxie ne tolère pas évidemment en général (cf. les usages systématiques de hadiths que tu critiquais). On le voit bien à la (non – souvent) réception de certaines œuvres tâchant d’historiciser les conditions (complexes) de la transmission orale. |
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