| | Le regard d'un prof sur l'Université | |
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| Auteur | Message |
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inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 13:44 | |
| Salaam, Bonjour à tous
J'avais déjà écouté ce Xavier Dunezat, il a des travaux très intéressants en sociologie. Je viens d'apprendre qu'il a démissionné de son poste d'enseignant-chercheur à l'Université pour reprendre son enseignement dans le secondaire. J'ai pensé que cette lettre de démission (elle est hyper longue jvous préviens ) serait intéressante à poster sur un forum comme Sabyl, dont les principaux intervenants sont à l'Université, se destinent à la recherche et évolueront donc dans l'institution universitaire.
http://www.liens-socio.org/article.php3?id_article=2874
Xavier Dunezat, maître de conférences en sociologie à l’université de Lille-1, explique les raisons de sa démission de l’enseignement supérieur
Xavier Dunezat, maître de conférences en sociologie à l’université de Lille-1 depuis 2006 a décidé, un an après son entrée en fonction, de démissionner de son poste et de retourner dans l’enseignement secondaire, où il était auparavant professeur agrégé de sciences économiques et sociales.
Dans une longue "lettre de démission" qu’il a souhaité rendre publique, il a voulu expliquer les raisons de cette démission, tout en insistant sur le fait, crucial, que ce n’est pas le fonctionnement de l’université de Lille-1 qui est ici discuté, mais celui de l’ensemble de l’université.
Si nous avons souhaité mettre à ce texte à votre disposition dans liens socio, c’est parce qu’il nous a semblé qu’au-delà de sa dimension personnelle et individuelle, au-delà aussi de sa dimension polémique, il constituait un témoignage rare et important, dans un sens presque ethnographique, sur le recrutement dans l’enseigment supérieur et le fonctionnement de l’université. Xavier Dunezat paye chèrement la liberté de porter ce témoignage : il serait regrettable qu’il ne soit pas lu aussi largement que possible.
Pierre Mercklé
| Citation: | J’ai décidé de démissionner de mon poste d’enseignant-chercheur en sociologie à l’université (de Lille 1). Depuis le 1er septembre 2007 officiellement, j’ai perdu le statut de maître de conférences et je suis redevenu enseignant de sciences économiques et sociales (SES) au lycée.
Je voudrais ici expliciter les principales raisons d’un choix qui a émergé relativement vite après ma prise de fonctions à l’université en septembre 2006. Je vais tenter d’ordonner mon propos de manière à ce qu’il soit accessible au plus grand nombre, en particulier aux quelques étudiant-e-s que je connais et qui recevront cette lettre.
Que mes ex-collègues de l’université m’excusent pour l’éventuelle naïveté de mon propos ! Ce sont justement ces « évidences » qui parsèment la vie universitaire que j’espère rendre évidentes afin que le plus grand nombre s’en saisisse, les étudiant-e-s - en tant qu’usager-e-s du « service public de l’université » - me paraissant être les plus susceptibles de faire bouger les choses...à condition d’être au courant.
Préalables
Premier préalable
Ma décision, qualifiée par certain-e-s de « courageuse », doit être relativisée par la position spécifique que j’occupais au sein des enseignant-e-s de l’université. En effet, de 1996 à 2006, j’étais professeur agrégé en SES au lycée en Bretagne. En 2006, j’ai été recruté comme maître de conférences en sociologie à l’université de Lille 1. Cependant, j’ai conservé pendant un an - soit jusqu’en juin 2007 - la possibilité de choisir entre mon nouveau statut et mon ancien statut d’agrégé du secondaire. Ma démission, loin de rendre incertain mon avenir, constitue donc un simple retour à la case départ. Par ailleurs, si le métier de maître de conférences à l’université est symboliquement plus enviable que celui d’enseignant au lycée, le salaire était comparable en ce qui me concerne (soit 2300 euros par mois).
Deuxième préalable
Ce que je vais raconter là n’a prétention ni à l’exhaustivité ni à l’expertise. Il s’agit d’un témoignage très subjectif, parfois grossier, à partir de ma seule expérience d’un an à l’université.
Je délaisserai notamment, sauf allusions, tout ce qui concerne les personnels non enseignants de l’université qui contribuent à la faire tourner (personnels de restauration, de nettoyage, d’administration, de surveillance, de bibliothèque, de reprographie, etc.). Je me contenterai de dire ici que j’ai été choqué par l’invisibilisation que subissent, dans leur grande majorité, ces personnels.
Quand je suis arrivé à l’université - contrairement à ce qui se passe, bien qu’insuffisamment, dans les lycées -, on ne m’a pratiquement rien dit de ces personnels non enseignants, sauf des secrétaires car elles (rarement ils) sont centrales dans l’organisation des enseignements...et des carrières des enseignant-e-s. J’ai vu comment les employées (plus rarement les employés) de la restauration ne font souvent l’objet d’aucun regard de la part de la communauté enseignante. J’ai senti combien les personnels de la documentation étaient si peu intégrés aux dynamiques (inertes) pédagogiques. J’ai ragé d’avoir vu les « concierges » de chaque bâtiment enfoncé-e-s dans des espèces de box obscurs que la communauté enseignante ignorait sauf besoin de clé, de craie ou de lumière. J’ai repéré la solitude des personnels - de plus en plus des exploité-e-s du privé sous l’effet de l’externalisation triomphante - qui nettoient l’université quand les cours se terminent. Etc. Etc.
Pour atténuer ce quotidien qui entretient la séparation bien étanche des corps professionnels hiérarchisés, même pas une information du nouvel enseignant que j’étais sur les différents métiers de l’université, même pas un pot avec tous les personnels non enseignants afin d’apprendre à se voir. J’avais déjà vécu tout cela au lycée mais l’université, par sa dimension, l’amplifie quantitativement et qualitativement. Du coup, j’ai davantage mal vécu qu’au lycée mon appartenance aux bien classé-e-s...
Troisième préalable
Comme je vais me baser sur mon expérience lilloise, bien des membres de la communauté enseignante locale (se) reconnaîtront sans aucun doute (dans) les pratiques que je vais relater. Je fais confiance en leur savoir sociologique pour dépersonnaliser ces pratiques et j’oserai leur rappeler que, pour moi du moins, tout ceci n’est que le pur produit des rapports de pouvoir (de sexe, de classe, de race, d’âge) dans lesquels nos individualités se débattent. Une des raisons principales de mon renoncement à combattre de l’intérieur le système universitaire actuel, c’est justement cette incapacité collective à dépersonnaliser les conflits, et ce - quelle déception pour l’enthousiaste recruté que j’étais ! - y compris dans une fac de sociologie.
Par ailleurs, j’ai croisé des gens bien à la fac et notamment des enseignantes bien. J’entends par « gens bien » ces personnes qui se débattent pour tenir et continuer de remplir leur principale mission : donner aux étudiant-e-s l’envie de venir à la fac, s’éclater en faisant cours, faire de l’université un lieu de vie et pas seulement de travail solitaire, dédramatiser l’enseignement supérieur pour que les catégories populaires ne le fuient pas, etc. Elles (et ils) sont plusieurs à se taper le travail administratif, le travail pédagogique, le travail de suivi personnalisé grâce auxquels la mission tente d’être remplie. Pendant que bien des hommes se gaussent de leur moindre productivité en termes de recherche, je dirais plutôt que bien des femmes sacrifient - une fois de plus - leur carrière parce qu’elles ne peuvent compter sur l’investissement désintéressé des premiers. La domination masculine structure le métier d’enseignant-e et cela contribue fortement à l’échec à/de/dans l’université, en particulier pour les catégories populaires. Il est d’ailleurs amusant de voir combien ces hommes recueillent, par leurs recherches sur les injustices de classe, les lumières de la gloire et favorisent, par leurs pratiques de sexe, l’avenir de ces injustices.
Quatrième préalable
Allons plus loin et dissipons tout malentendu : ce qui se passe dans l’institut de sociologie de l’université de Lille 1 n’a joué qu’un rôle mineur dans ma décision de démissionner, sinon celui de matérialiser et de symboliser tout ce que l’université peut actuellement fabriquer en termes de souffrances au travail pour quelqu’un comme moi, à savoir un bien classé - car homme hétérosexuel blanc enseignant d’origine plutôt favorisée (parents profs en lycée public) - mais féministo-anarcho-communisto-libertaro-socialo-sansfrontièresmondialo-etc...et antiâgiste.
C’est un peu con à lire mais je continue de penser qu’un monde sans spécialisations et sans pouvoirs, sans hiérarchies et sans groupes sociaux (de sexe, de classe, de race, d’âge), reste possible. En me condamnant à changer pour tenir, c’est l’université en soi qui était en train de contrarier ma participation à la réalisation de ce possible, pas la fac de Lille 1 à elle toute seule.
Cinquième préalable
Même si cela peut paraître paradoxal, en attendant le possible, je suis un défenseur acharné de l’université face aux autres modalités d’enseignement dit supérieur. Ce que je vais raconter là ne doit pas être utilisé pour valoriser les classes prépas, les BTS, les IUT, etc. et autres institutions inventées pour renforcer la séparation des étudiant-e-s en fonction de leurs appartenances sociales.
Même si je rêve - rassurez-vous, le rêve reste flou - d’une société sans école, je plaide aujourd’hui pour le maintien de l’université publique, une et indivisible. Je vomis toutes les dynamiques de professionnalisation qui traversent actuellement l’enseignement supérieur et je pleure que le terme « autonomie » soit dénaturé par une réforme des universités qui ne fera qu’amplifier tout ce qui m’a conduit à démissionner. Même si le sarkozysme a de longue date envahi l’université, il faut sauver ce qui reste et je participerai ardemment à toute mobilisation qui émergera pour déPécresser les facs.
Pour être encore plus clair, je sais que ce que je vais raconter là paraîtra à beaucoup injuste, voire erroné, compte tenu des îlots que les gens bien s’efforcent, à Lille et ailleurs, de préserver. Mais ces îlots ne sont pas l’objet de cette lettre puisque ma décision de quitter le continent universitaire a été motivée par ce qui ne va pas.
(A suivre...)
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Dernière édition par le Lun 8 Oct - 13:52, édité 1 fois |
|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 13:45 | |
| | Citation: | 1) Le recrutement : le règne du piston
La première raison de ma démission est que je n’assume pas la manière dont j’ai été recruté. Je n’ai certes pas été le plus grand pistonné de l’histoire des recrutements universitaires mais j’ai bénéficié d’un coup de pouce qui remet en cause toute idée d’égalité des chances entre les candidat-e-s pour le poste que j’ai obtenu. Pour préserver l’anonymat des gens qui ont contribué à ce coup de pouce, je ne raconterai pas tout infra. L’euphorie d’avoir été recruté m’a conduit à oublier pendant quelques mois les conditions biaisées de mon recrutement et puis, en même temps que le doute s’installait sur mon utilité sociale, la légitimité de ma position a commencé à me travailler. Démissionner, c’était aussi pour moi remettre en accord ma socialisation à une certaine idée de la fonction publique avec mon expérience.
Plusieurs types de personnels hiérarchisés se partagent la fonction enseignante. Outre quelques chercheurs, notamment du CNRS, qui acceptent de donner des heures (en général à partir de master 1...), les enseignements reviennent d’abord aux maîtres de conférences (MCF) et aux professeur-e-s d’université (PU), ce second corps étant plus gradé que le premier. Le recrutement de ces deux corps passe par un concours national mais chaque université qui dispose d’un poste vacant doit constituer une commission dite de spécialistes pour faire la sélection dans les candidat-e-s au poste. Pour être clair, le corps est national mais le recrutement est local. Il s’agit d’emplois à vie, stables, correctement rémunérés à partir d’une grille indiciaire dans laquelle on progresse essentiellement en vieillissant, accessoirement en se démarquant.
Par ailleurs, l’université dispose d’une masse laborieuse recrutée annuellement en fonction des besoins. Je pense notamment ici aux enseignant-e-s ayant les statuts de vacataires, de moniteur-e-s, d’ATER. Il s’agit d’emplois précaires puisque ce sont des contrats temporaires. Ils sont hiérarchisés à la fois symboliquement et matériellement : salaires, congés payés, étendue de la protection sociale, accès à une formation, etc., varient selon le type de contrat. Il est relativement facile de repérer ces catégories d’enseignant-e-s en cherchant leur bureau ou leur casier : soit elles n’en ont pas, soit elles en ont un collectif, contrairement aux MCF et aux PU. Ces précaires de l’enseignement universitaire servent de bouche-trous sous l’effet du nombre insuffisant de postes de statutaires stables. Elles et ils sont notamment chargé-e-s de faire les heures de travaux dirigés (TD) qui accompagnent les cours magistraux (CM), accaparés par les MCF et les PU.
On pourrait croire que le recrutement de tous ces personnels se fonde seulement sur le mérite, en particulier celui des MCF et des PU puisque l’accès à ces statuts repose sur un concours de la fonction publique, donc un concours théoriquement basé sur l’égalité des chances et l’anonymat. Même s’il est difficile de livrer une évaluation, une bonne part des recrutements sont biaisés par un système complexe de piston qui favorise les candidat-e-s locaux - autrement dit celles et ceux qui ont fait leur formation dans l’université qui recrute - ou les candidat-e-s déjà connu-e-s par certain-e-s membres des commissions de spécialistes. Rares sont les recrutements d’inconnu-e-s, au sens de seulement « méritant-e-s » avec toutes les réserves que ce terme doit susciter quand on se souvient de Bourdieu. Même dans les facs de sociologie, où l’on sait beaucoup de choses sur les injustices sociales en matière de réussite scolaire et professionnelle, le piston structure largement les processus de recrutement.
Pour donner un aperçu de ce qui se passe, je procéderai en deux temps : d’abord, je raconterai ce qui s’est passé dans mon cas ; ensuite, je tenterai d’expliquer comment on fabrique un-e pistonné-e au niveau local (d’après ce que j’ai compris).
Mon recrutement
J’ai obtenu mon doctorat en décembre 2004. Ayant « oublié » de participer à la campagne de recrutement des MCF de 2005, j’ai décidé le grand saut vers l’université en 2006.
Pour candidater, il faut d’abord être qualifié-e par le Conseil National des Universités, ce que je fus en février 2006. Puis il faut constituer un dossier comprenant notamment un CV détaillé qui relate les activités de recherche, les expériences d’enseignement dans le supérieur et les participations à des tâches plus collectives (direction d’un projet, animation d’un groupe de recherche, etc.). En théorie, il faut adapter son CV au profil de chaque poste mis au concours par les universités, ce qui demande un travail assez lourd. L’année où j’ai candidaté, le nombre de candidat-e-s par poste - pour une trentaine de postes au niveau national - a pu dépasser les 100.
Les dossiers envoyés sont ensuite répartis entre les membres des commissions de spécialistes qui vont sélectionner [1] quelques candidat-e-s pour être auditionné-e-s (en général moins de 10). La participation à l’audition supposera l’envoi d’un certain nombre de publications, en particulier la thèse. Pour les candidat-e-s non locaux, il faudra aussi se déplacer (non remboursé), se loger parfois (non remboursé), manger, etc. Au total, la plupart des auditionné-e-s payent cher pour se déplacer à l’autre bout de la France sur des postes déjà réservés à des candidat-e-s pré-sélectionné-e-s par la magie du piston. Et les sociologues - dont l’orientation politique s’oppose théoriquement aux magouilles libérales - cautionnent très largement ce système, se contentant au mieux d’en commenter les abus...
En 2006, j’avais candidaté à une quinzaine de postes. La phase de candidature révèle déjà que des choses pas claires se passent. « On » (un-e membre d’une commission de spécialistes) vous contacte pour vous proposer un soutien spécifique. Entre candidat-e-s, on s’échange des infos : tel poste est « bétonné » (c’est-à-dire réservé par piston à un-e candidat-e local-e), tel autre semble ouvert, tel autre est opaque (ce qui signifie en général bétonné). Et les rumeurs sont rarement fausses... Bref, on s’organise un peu dans toutes les universités pour glaner des infos et, surtout, tenter d’orienter le placement de tel-le local-e pour qui on ne dispose localement d’aucun poste. Les coups de fil se multiplient, les couloirs universitaires s’animent un peu.
J’ai été retenu pour l’audition à 2 postes qui correspondaient à ma spécialité en termes de recherche. Compte tenu de la qualité des autres candidates et des bruits qui couraient quant à l’issue probable des auditions, je savais n’avoir aucune chance sur le premier poste et les résultats de l’audition ont confirmé mon « intuition ». A Lille 1, les choses s’annonçaient plus vagues. Je n’avais aucune info mais je savais qu’une vieille connaissance, perdue de vue depuis plusieurs années, travaillait à la fac. De plus, je savais qu’une autre personne avait évoqué mon dossier avec un membre influent de la commission de spécialistes locale.
Quelques jours avant l’audition, j’ai contacté par téléphone la vieille connaissance, notamment pour savoir si elle faisait partie de la commission de recrutement, ce qui était le cas. Elle m’a donné quelques infos, évoquant le probable recrutement d’un-e des candidat-e-s locaux sur le poste. Je lui ai proposé de profiter de ma venue à Lille pour se revoir et lui ai demandé de ne pas aller à la commission de spécialistes car cela me gênait, vu l’ancienneté de nos relations. Elle m’a répondu que, s’il fallait que chaque membre de la commission qui connaissait un-e des candidat-e-s se retire, il ne resterait pas grand monde, donc niet. Je passe sur les détails mais je suis allé à l’audition et la vieille connaissance était bien là, parmi la vingtaine de membres de la commission. J’avais trouvé mon audition meilleure que pour le premier poste mais je ne pensais pas être recruté vu la qualité de certains autres dossiers. Or, le soir même, je reçois un coup de fil qui m’apprend que j’ai eu le poste. Une certaine joie me conduit à négliger les questions pertinentes sur les conditions de mon recrutement et sur le rôle des gens qui me connaissaient. J’apprendrai plus tard ce qui s’est passé, en dépit du caractère secret des débats des commissions de spécialistes (mais, en la matière, l’hypocrisie qui règne peut difficilement être moindre).
D’après ce qui m’a été rapporté, parmi les 7 auditionné-e-s, on comptait 2 candidat-e-s dit-e-s locaux. Après les auditions, les débats ont rapidement porté sur quel-le candidat-e local-e recruter. Sous l’effet des clans qui coexistent dans la fac de sociologie de Lille 1 (comme ailleurs), l’accord ne surgit pas et on a proposé mon nom comme outsider. Débats et, après plusieurs tours de vote, mon nom sort. Je passe sur les remarques désobligeantes dont j’ai eu à plusieurs reprises écho quant à la qualité de ma candidature (mal habillé, audition sketch, publications cantonnées à des revues féministes, etc.) et j’en viens à ce qui me semble important et mal compris par mes ex-collègues.
Je n’assume pas mon recrutement parce que je pense aux 4 autres candidat-e-s qui auraient pu voir leur nom monter si on avait déjà attiré l’attention sur leur dossier avant les auditions. Pour elles et eux, le concours était biaisé parce que ce ne sont pas des critères objectifs qui ont orienté les débats suite aux auditions. Les trois débattu-e-s - dont moi - étaient déjà connu-e-s et ce n’est pas la qualité de leurs recherches qui a suscité leur sélection, ou du moins il reste un doute sur le rôle exclusif de cette qualité.
Au-delà de ce qui s’est passé dans mon cas, il faut savoir que, la veille de chaque commission de spécialistes, les membres se contactent et organisent leur réseau pour soutenir tel-le candidat-e, au cas où le quorum nécessaire serait un peu juste ; qu’il existe des jeux de chaises pistonnales (tu pistonnes tel-le candidat-e sur tel poste, nous ne t’oublierons pas dans trois ans quand tu demanderas ta mutation) ; que le piston est parfois ouvertement affiché, en dépit des souffrances qu’il peut susciter [2], etc., etc.
Fabrication d’un-e local-e
Une bonne part du système de recrutement des MCF (et des PU, d’une autre manière) est vérolée par une chaîne de pistons qui fabrique et favorise des recruté-e-s locaux. Je n’ai sans doute pas eu le temps de tout comprendre mais de véritables « trajectoires locales » sont organisées. Il ne s’agit pas pour moi de pointer les individualités qui ont connu de telles trajectoires locales : il s’agit seulement de dénoncer ce système de piston organisé collectivement par la classe enseignante en place dans la majorité des universités.
Tout commence dès le master 1 avec un repérage souple des futur-e-s élu-e-s. On nomme tel-le étudiant-e dans les discussions entre collègues, on l’incite à s’inscrire dans le master 2 de la fac, on lui donne un coup de pouce en lui attribuant une des rares allocations de recherche. Certain-e-s étudiant-e-s perçoivent déjà l’enjeu et commencent à organiser leur avenir, en venant par exemple vous demander - expérience vécue - si tel-le enseignant-e, susceptible de diriger le mémoire en master 2, est bien positionné-e dans l’université locale. S’il-elle ne l’est pas, alors l’étudiant-e renonce à cet-te encadrant-e.
En master 2, la sélection locale s’affine par la cristallisation de réseaux relationnels orchestrés par le monde enseignant. Pour cela, un véritable système de services - pas toujours payés ou déclarés - existe, les enseignant-e-s jouant un rôle assez proche du patronat le plus vulgaire. Bénévolat ou vague rémunération en nature pour l’organisation des colloques, retranscription d’entretiens, parfois même baby-sitting, etc., autant de moyens d’exploiter les étudiant-e-s compte tenu de l’absence d’une politique généreuse de financement des études. Et je passe sur tous les « jeux sexuels » au centre desquels on trouve les hommes enseignants-chercheurs (voir les combats menés par les doctorant-e-s de l’association CLASCHES [3] en la matière)...
Les expériences d’exploitation du master 2 s’élargissent durant le doctorat avec la possibilité pour les étudiant-e-s d’entrer sur le marché secondaire de l’emploi universitaire. Sous couvert d’un discours bien huilé sur l’enrichissement du dossier de l’étudiant-e et sur sa possibilité de financer sa thèse, on remplit les postes de vacataires, de moniteur-e-s, d’ATER. Grâce à la hiérarchie de ces postes, on affine encore la sélection des « locaux » tout en exploitant au meilleur centime la main d’œuvre étudiante. Et ce sont les enseignant-e-s responsables d’année qui s’occupent de définir les besoins et qui seront les « chefs objectifs » de ces précaires le temps de leur contrat.
Même si toute la communauté des sociologues converge pour dénoncer la précarisation de l’enseignement, on fait tourner la machine de la précarité et on joue le jeu. Des enseignant-e-s décident du non renouvellement du contrat de tel-le étudiant-e jugé-e incompétent-e, comme dans n’importe quelle entreprise. Et le plus inquiétant, j’y reviendrai, c’est la progressive contamination des esprits par cette logique entrepreneuriale.
Du coup, on cautionne un système injuste. Je pense notamment à l’abandon du principe « à travail égal, salaire égal ». Par exemple, en licence 1, j’étais responsable d’un cours magistral qui était complété par des heures de TD pour lesquelles des salarié-e-s de 4 statuts différents faisaient le même travail : les écarts de rémunération horaire étaient de 1 à 5 !
L’université m’a aussi fait peur parce que je savais qu’il faudrait un jour que je me transforme en patron, et je ne crois pas aux « patrons gentils »...
Enfin, une fois le repérage des locaux achevé, le recrutement pistonné trouve son aboutissement dans le profilage des postes locaux. Il s’agit de définir très précisément le profil du poste à pourvoir de manière à ce qu’il soit en adéquation avec la spécialité du futur-e candidat-e (cette modalité de piston n’est pas indispensable vu les pratiques de piston qui peuvent être repérées, ceci dit elle favorise un meilleur bétonnage du poste). Compte tenu du temps que nécessite la création d’un poste, j’ai eu écho de réunions stratégiques de profilage 1 ou 2 ans avant le recrutement programmé !
Au total, il est rare de croiser un-e enseignant-e MCF ou PU qui n’a pas un jour bénéficié d’un quelconque piston. De génération en génération de recruté-e-s, le système perdure et se normalise [4]. Et je suis persuadé que plusieurs ex-collègues sourient à la lecture de ces lignes en se disant que je suis bien loin de tout savoir sur l’illégalité - le piston est illégal, faut-il le rappeler - du recrutement à l’université. Car je ne doute pas, n’ayant pu observer in situ les pratiques des commissions de spécialistes, que je ne gratte ici que la première couche...
Selon moi, quelles que soient les « bonnes raisons » d’un tel système qu’on ne manquera pas de m’opposer, l’université est dégueulasse de mettre en place et en œuvre de telles pratiques de recrutement. Non pas que je sois un adepte de la méritocratie : je n’y ai jamais cru, en tant que féministo-etc. Mais je préfère (lutter contre) l’illusion de l’égalité des chances que (collaborer avec) la réalité d’un système de piston. Donc ciao ! Voilà pour la première raison. |
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|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 13:46 | |
| | Citation: | 2) L’arrivée à la fac : entrée en désert relationnel
Je ne suis pas un enfant de chœur mais j’aimerais bien savoir comment il est possible de fabriquer ce que j’ai perçu à l’université.
Quand vous arrivez à la fac, la puce à l’oreille sur l’état de l’université peut vous être donnée par quelques signaux que l’on range traditionnellement dans les « problèmes individuels » mais que, en sociologie, nous savons être des purs produits de l’ordre social. Je pense ici à ces gens que vous croisez (rarement) dans les couloirs et qui vous fuient du regard, comme s’ils avaient peur. Je pense ici au nombre de gens en congé maladie et, visiblement, gravement malades. Je pense ici à la tristesse des regards quotidiens, à l’invisibilité des fous rires, à l’absence de pause-café collective, etc. Je pense ici - et surtout - à tous ces gens qui, lorsqu’ils n’ont plus peur de vous parler, se lancent dans des monologues qui alternent entre la leçon de sociologie et la longue anecdote qu’on comprend mal. Comme si l’accès à une certaine position dans la hiérarchie sociale vous condamnait à un drôle de comportement, si peu réceptif aux autres.
Ces quelques signaux ont alerté le novice que j’étais sur le véritable désert relationnel que constitue l’université. Dès les premières heures, vous comprenez que vous aurez peu d’interactions sur votre lieu de travail et que, si vous croyez aux vertus intégratrices du travail, vous allez en chier. Ce désert relationnel à l’université se traduit notamment de trois manières.
D’abord, les couloirs et la salle des personnels sont souvent vides, les bureaux fermés, une vague machine à café ayant la fonction symbolique de donner un peu de chaleur (liquide). Ce sont toujours les mêmes que l’on croise, en général celles et ceux qui s’épuisent dans la prise en charge des tâches collectives et qui n’ont pas toujours le temps de discuter. Non seulement les gens semblent travailler davantage à domicile mais en plus, à Lille en tout cas, bien des enseignant-e-s habitent au-delà des distances réglementaires (Voir article 5 du Décret du 6 juin 1984 modifié), en l’occurrence à Paris, parfois même à Marseille ! Evidemment, de telles distances entre lieu de travail et lieu de vie contrarient toute dynamique collective à l’université.
Ensuite, les quelques relations socioprofessionnelles qui existent sont profondément structurées par une conflictualité désarmante.
D’une part, les gens ne s’aiment pas et passent un temps fou à commenter dans les discussions les individualités ennemies. Je n’ai pas eu le temps de comprendre tous les processus qui fabriquent les haines interpersonnelles mais c’est assez impressionnant et en général d’une mesquinerie à pleurer : en particulier, j’aurais bien aimé retranscrire ici les innombrables courriels qui circulent et qui témoignent de l’intensité de ces haines.
D’autre part, compte tenu du caractère clanique des relations et du mode de recrutement basé sur le piston, les personnes nouvellement recrutées se retrouvent a priori identifiées comme membres du clan qui les a pistonnées. Dès que vous arrivez, à cause des conflits qu’a pu susciter votre recrutement, vous comprenez que des gens vous aiment déjà et que d’autres ne vous aiment pas (encore). Par exemple, quand j’ai cherché à m’intégrer au laboratoire local de recherche, j’ai vite compris - par la froideur de leur accueil - que ceux qui le dirigeaient n’avaient pas voté pour mon recrutement.
Au-delà de mon cas, il faut bien comprendre que cette personnalisation des conflits - théorisée par bien des sociologues comme un des fondements symboliques de la domination - mine les relations de travail et contrarie toute tentative de réforme au niveau local [5].
Enfin, prévaut une visible « inexistence citoyenne » des enseignant-e-s (qui plus est sociologues) sur leur lieu de travail. Alors que les discours vont bon train sur « l’étudiant consommateur » et sur la dégénérescence des étudiant-e-s par rapport à la génération précédente (celle de 68 ou la sienne), on découvre une communauté enseignante sans syndicats [6], sans grèves, sans manifestations, sans discussions. Le vide absolu !
J’avais déjà été gêné par le faible investissement collectif des enseignant-e-s lors de la lutte contre le CPE (2006) mais, n’étant pas à la fac, je mettais cela sur le compte de mes prénotions. Mon expérience d’un an a plus que justifié ma gêne. En effet, l’élection de Sarkozy n’a suscité aucune discussion collective, en dépit du gauchisme légendaire des sociologues. De même, alors que la ville de Lille est marquée par des violences policières - contre les étranger-e-s notamment - qui m’ont impressionné par leur fréquence et leur degré, mes ex-collègues ne savaient pas et/ou se taisaient. La réforme de l’université a seulement suscité un mel national nous demandant de signer la pétition « contre les modalités de négociation ». Sauf exceptions, les problèmes sociaux de nos étudiant-e-s (logement, job à côté), en particulier la présence d’étudiant-e-s sans-papiers dans nos facs et leurs conditions de vie effroyables compte tenu de leurs risques d’expulsion, font l’objet d’un mutisme assourdissant. Tout comme la sarkozysation de notre quotidien professionnel avec l’acceptation silencieuse de la sécurisation des universités (on a laissé entrer les agents de sécurité et avec des chiens parfois, les alarmes, la vidéo-surveillance, les portes avec serrure magnético-à-carte etc...). Etc. Etc.
Signe désespérant de cette léthargie collective qui a largement contribué à me faire fuir : le jour où toute la fonction publique s’est mobilisée pour la hausse des salaires (souvent réclamée dans les couloirs pourtant), ben mes collègues universitaires travaillaient [7] ! Et je n’ai même pas osé aller me porter gréviste volontaire tellement je me sentais seul sur ce plan-là.
Tout ceci m’a affolé. D’une part, je vais bien : or, je pense que les déserts relationnels contrarient à moyen terme la bonne santé de n’importe quel-le travailleur-se [8]. En particulier, j’ai été très perturbé par l’impossibilité de s’engueuler à l’université, d’entrer en conflit...parce que les gens (pas bien) sont physiquement absent-e-s. D’autre part, compte tenu de la « réforme » en cours de l’université, je ne me voyais pas attendre une mobilisation qui, en l’état de la désorganisation de la profession, a peu de chances de surgir. Si j’ai appris un truc grâce à la sociologie, c’est que les déserts relationnels constituent une formidable autoroute pour un Pouvoir « réformateur ». Je n’aurais pas supporté que la résistance aux réformes (libérales) soit cantonnée aux étudiant-e-s, comme à chaque fois depuis des lustres. Même si le lycée est en train d’être attaqué par ce même Pouvoir, il reste des gens bêtement intéressé-e-s par les autres et par les réformes (libérales) qui les concernent pour s’organiser et résister.
Du coup, je préfère rester (avec les) bête(s). |
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|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 13:48 | |
| | Citation: | 3) Enseigner à l’université : apprendre à mépriser les étudiant-e-s
« Les enseignants chercheurs concourent à l’accomplissement des missions de service public de l’enseignement supérieur [...]. Ils participent à l’élaboration et assurent la transmission des connaissances au titre de la formation initiale et continue. Ils assurent la direction, le conseil et l’orientation des étudiants. Ils organisent leurs enseignements au sein d’équipes pédagogiques [...]. Ils ont également pour mission le développement de la recherche [...]. » (Article 3 du Décret du 6 juin 1984 modifié fixant les dispositions statutaires communes applicables aux enseignants-chercheurs, souligné par moi).
Compte tenu de la seconde partie de mon troisième préalable (voir supra), je voudrais tenter d’ordonner un facteur central de ma démission, à savoir le mépris des étudiant-e-s qui transparaît dans l’organisation globale des enseignements à l’université et dans les pratiques professionnelles des enseignant-e-s. Là encore, je ne me baserai que sur mon expérience en sociologie mais j’ai cru comprendre que les choses n’étaient pas plus enviables ailleurs. Simplement, le fait que des sociologues participent activement à la fabrication de ce mépris m’a profondément découragé.
Le rapport au métier d’enseignant-e
Dès mon arrivée, j’ai été frappé par la manière dont mon activité de chercheur a retenu (ou pas) l’attention au détriment de mon activité d’enseignant. On s’intéresse à vos récentes publications ou on vous incite à écrire votre premier livre mais on ne se préoccupe jamais du contenu de vos enseignements. Même si les MCF et les PU sont des enseignant-e-s - chercheur-se-s, la valorisation symbolique passe par la seule activité de recherche. En particulier, tout ce qui peut relever d’un effort de coordination concerne la recherche [9]. En revanche, on se fout royalement de ce que vous faites en cours avec les étudiant-e-s et, surtout, de comment vous vous organisez. Comme on me l’avait dit en début d’année : « Moins on entend parler de tes cours, plus on suppose que cela se passe bien ». Tout au plus exigera-t-on, pour le bon fonctionnement de l’institution, que les sujets des examens et la correction des copies soient réalisés dans les délais. Pour le reste, liberté absolue !
Un signe tangible de cette prime à la recherche réside notamment dans la chasse aux cours qui sont en adéquation avec les thèmes personnels de recherche (sans doute pour favoriser une meilleure diffusion de ses propres travaux et préoccupations...). De même, la concurrence est forte pour attraper au vol les « niveaux intéressants » (à partir de la licence 3), autrement dit les niveaux qui comprennent les étudiant-e-s déjà sélectionné-e-s et davantage susceptibles de faire un jour...de la recherche. Par exemple, quand je suis arrivé, 3 amphis de première année pour un cours d’« Initiation à la sociologie » étaient sans enseignant-e et j’en ai hérité (avec joie et fierté car je sais l’importance de ces premiers cours pour les étudiant-e-s). Cette violence symbolique, qui consiste à se débarrasser des cours de « bas niveau » et à les refiler aux récemment recruté-e-s, en dit long sur le rapport à l’enseignement et sur l’illusion d’une quelconque communauté enseignante : quand communauté il y a, on partage ! Dans le même type de violence, on notera que plus un-e enseignant-e est gradé-e, plus son service évacue ces mêmes cours ainsi que tous les TD ou autres heures (jugées) folkloriques qui visent à apprendre aux étudiant-e-s à travailler en bibliothèque, à s’organiser, etc.
Une première forme de mépris des étudiant-e-s consiste ainsi à choisir ses services en fonction du mérite que ces dernier-e-s ont conquis pour accéder à l’enseignant-e - CHERCHEUR-SE que je suis.
Vous avez dit pédagogie ?
La liberté pédagogique est une vieille rengaine du personnel enseignant afin de protéger l’indépendancegnagnagna...et surtout le privilège de rendre le moins de comptes possible. On oublie souvent que cette fameuse liberté n’a pas vocation à contrarier l’égalité des élèves et des étudiant-e-s face à l’enseignement. Or, c’est bien ce qui se passe à l’université, et puissance 10 par rapport au lycée parce que l’absence de programme collectivement élaboré renforce l’inégalité de traitement : chacun-e pouvant faire ce que bon lui semble, chacun-e fait comme bon lui semble.
Quand j’ai pris mes fonctions (d’enseignant), j’ai voulu savoir comment un cours magistral se déroulait, comment on évaluait lors des examens ou encore ce que les étudiant-e-s (de master 1) avaient déjà fait dans un cours de méthodologie dont je devais assurer la suite. Poser des questions en la matière - par mel puisque les gens sont généralement absent-e-s - induit deux types de sensation : celle de ne pas exister et/ou de faire chier (quand vous n’obtenez aucune réponse) ; celle d’être jugé incompétent puisque vous posez des questions.
Vous pouvez demander à un-e spécialiste de Marx de vous expliquer Marx mais vous ne pouvez pas lui demander comment il-elle explique Marx à ses étudiant-e-s. Tout ceci est lié au fait que l’on peut devenir enseignant-e - chercheur-se sans avoir reçu une quelconque (in)formation en matière pédagogique. En effet, le plus souvent, les MCF et les PU ont réussi un doctorat puis ont montré par leur activité de recherche qu’elles et ils étaient qualifié-e-s...pour chercher. On pourrait s’attendre à ce que cette négligence de l’enseignement dans le processus de recrutement induise une dynamique collective qui consiste à s’organiser pour faire en sorte que notre méconnaissance pédagogique trouve un palliatif. Ben non. Du coup, prévaut une (non) culture pédagogique dont les contours sont les suivants.
Premièrement, chaque heure de cours est une forme de création artistique : vous arrivez avec quelques idées jetées sur une feuille volante et vous tenez 1 à 2 heures. Les étudiant-e-s évoquent ainsi souvent ces profs qui vous brodent, sous la forme d’un monologue avec les yeux au plafond, un cours très riche en contenu mais sans plan ni véritable fil directeur. Je me souviens d’un-e collègue qui se plaignait d’avoir un amphi partagé en deux groupes aux horaires différents car ce mode d’organisation - qui supposait qu’il répète deux fois la même chose - contrariait la dimension créatrice de son cours. Quand le cours est moins artistique, on repère des enseignant-e-s qui se contentent de répéter pendant plusieurs années le même contenu...comme au lycée ceci dit mais de manière beaucoup plus assumée.
Deuxièmement, le cours magistral est plus valorisé que les autres types de cours, comme en témoigne la difficulté à trouver des enseignant-e-s statutaires pour les heures de TD. Or, la centralité du cours magistral dans l’université actuelle induit une apathie verbale des étudiant-e-s : écrasé-e-s par les monologues des enseignant-e-s et leur inaptitude pédagogique à construire le cours avec leurs usager-e-s, ces dernier-e-s s’enferment dans un mutisme structurel qui rend profondément ennuyeuse et déstabilisatrice l’heure de cours pour tout-e enseignant-e tenté-e par d’autres modes pédagogiques. Par exemple, quand j’ai essayé d’introduire un cours de sociologie politique en licence 3 par un questionnaire-débat (truc qui marche chaque fois au lycée), non seulement j’ai eu du mal à susciter des prises de parole mais j’ai rapidement senti que les 80 étudiant-e-s s’interrogeaient sur le caractère sérieux de mon cours, compte tenu de son décalage avec le cours magistral orthodoxe.
Troisièmement, l’absence en cours des étudiant-e-s ou leur désintérêt ne sont jamais pensés comme le produit de notre inaptitude pédagogique mais comme le résultat de la société de consommation, de la culture-zapping, de la baisse de niveau, etc. Le nombre de conneries que l’on peut entendre sur les mutations de la population étudiante sans jamais s’interroger sur la responsabilité collective des enseignant-e-s, c’est effarant ! Mépriser les étudiant-e-s, c’est utiliser l’arme idéologique de leur inaptitude individuelle - ou collective quand on désigne les Bac Pro ou techno - à faire des études supérieures, arme qui permet de leur cacher les mécanismes par lesquels la pédagogie est délaissée en toute conscience (non professionnelle).
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|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 13:48 | |
| | Citation: | Vous avez dit conscience professionnelle ?
La rémunération des enseignant-e-s à l’université englobant les heures d’enseignement, on est surpris-e par certaines pratiques professionnelles qui dessinent - toujours au nom de la liberté pédagogique - les contours d’un foutage de gueule hallucinant.
Bien entendu, certain-E-s enseignant-E-s font leur service consciencieusement et s’investissent en dépit des carences pédagogiques collectives (voir encore mon troisième préalable). Cependant, j’ai été choqué par différentes pratiques qui font l’objet d’un tel silence collectif que nous en devenons les complices objectifs. Il ne s’agit pas ici de « balancer » mes ex-collègues mais de dénoncer les pratiques du groupe dominant des profs dans ses rapports avec le groupe dominé des étudiant-e-s. En tout cas, la théorie du mépris de ces dernier-e-s dispose ici d’indicateurs précis.
D’abord, bien des enseignant-e-s ne remplissent pas leurs obligations réglementaires et versent parfois dans une illégalité structurelle que les étudiant-e-s ne perçoivent pas toujours.
Ainsi, quelques enseignant-e-s ne font pas leurs 192 heures annuelles réglementaires et justifient cet état de fait par leur refus de faire des cours de « bas niveau » et/ou trop éloignés de leurs préoccupations en termes de recherche. Dans le même registre, des enseignant-e-s arrivent en retard, ne viennent pas à certaines heures (oui oui, ça existe), n’avertissent pas toujours de leurs absences (aux secrétaires ensuite de gérer l’énervement légitime des étudiant-e-s), etc. Parmi les pratiques illégales les plus répandues, on soulignera l’absence de l’enseignant-e responsable lors de l’ouverture de son sujet d’examen [10] ou encore lors des jurys ou des consultations de copies. Et que dire du mépris affiché quand on se défile de toutes les réunions de pré-rentrée pour présenter son cours aux étudiant-e-s ?
J’ai été très frappé par le nombre de jurys d’examen qui pourraient être annulés par n’importe quel tribunal administratif si les étudiant-e-s posaient réclamation. Dans un jury de première session de première année, nous étions 3, dont la secrétaire. Dans un autre jury, nous ne disposions que des informations concernant les recalé-e-s : autrement dit, nous n’avons pas validé les reçu-e-s ! Dans un autre jury, nous n’avons pas pris en compte les mentions. Dans un autre jury, nous avons soupçonné qu’un-e enseignant-e avait supprimé l’épreuve de rattrapage...en toute liberté.
Dans les trucs rigolos (sauf pour les étudiant-e-s), on relèvera le faible sérieux des enseignant-e-s au moment de suivre le devenir de leurs notes d’examen. En effet, bien des enseignant-e-s ne vérifient pas - absence au jury encourage - le bon report de leurs notes de la copie à la feuille individuelle de résultats transmise à l’étudiant-e. « Grâce » à l’informatique, il n’est pas rare que la saisie des notes suppose plusieurs tours et plusieurs mains de saisie. Dans la plupart des jurys, quand nous avons cherché à vérifier, nous avons repéré des erreurs de report de notes pour au moins une matière représentée. Mais quid dans les jurys où la vérification n’est pas faite ou s’avère impossible [11] ?
De même, j’ai participé à une réunion-bilan d’un semestre de première année au cours de laquelle un-e enseignant-e a assumé son refus de rendre les copies de contrôle continu. Raison affichée : « si je rends les copies, je ne peux pas réutiliser mes sujets d’examen l’année suivante et je dois donc en préparer de nouveaux » !
Ensuite, un jeu enseignant - minoritaire, je le pense encore - consiste à alléger le plus possible sa charge de travail par diverses techniques efficaces.
Par exemple - et je l’isole pour son caractère exemplaire en termes de mépris -, les étudiant-e-s se plaignent souvent de ne pouvoir contacter les enseignant-e-s. Ceci est logique compte tenu de l’invisibilité physique de ces dernier-e-s dans les couloirs et bureaux (voir supra). Mais une solution théorique existe : « même si je suis absent-e, vous disposez de mon mel pour me contacter ». Or, combien d’étudiant-e-s évoquent des enseignant-e-s qui ne répondent jamais ou qui répondent très tardivement ! Ces pratiques apparaissent visiblement efficaces au moment d’échapper à certaines tâches (par exemple au niveau du suivi des mémoires) ou encore de se dispenser d’un déplacement coûteux (par exemple le jour d’un jury pour faire soutenir un mémoire que l’on a encadré).
Des techniques d’évitement existent aussi au moment de la correction des copies de l’examen final correspondant au cours magistral. On prépare un examen rapidement corrigeable : par exemple, un bon vieux QCM débile vaut toujours mieux que des questions induisant une certaine rédaction structurée...et surtout un temps de correction allongé. On se déleste des copies en les refilant aux chargé-e-s de TD, autrement dit aux précaires mal payé-e-s, qui doivent déjà corriger les copies de contrôle continu.
On me rétorquera que ce délestage est réglementé : c’est vrai mais cela n’empêche pas, selon des témoignages multiples, des pratiques de délestage indécent en termes quantitatifs. Et que voulez-vous dire quand vous êtes précaire, à la merci d’un non renouvellement de contrat et - pire - à la merci d’un incident compromettant votre parcours de futur-e recruté-e ! Les pratiques patronales les plus vulgaires se logent dans ces moments de « répartition des tâches » par les MCF et PU.
Enfin, par la non coordination de leurs pratiques, les enseignant-e-s participent très activement à la fabrication d’injustices dans les cursus universitaires. Je n’ai jamais compris pourquoi ce fait si évident suscite aussi peu de réaction collective mais il est très répandu.
Comme entraperçu supra, cela commence par l’introuvable coordination des contenus enseignés, renforcée par l’absence de programme commun. Chaque enseignant-e peut mettre dans son cours le contenu qui lui sied et peut utiliser ce contenu individuel pour évaluer les étudiant-e-s. Ainsi, l’évaluation n’est pas un moyen de vérifier l’acquisition de savoirs et savoir-faire collectivement élaborés mais un moyen de vérifier l’adaptation des étudiant-e-s aux choix individuels de chaque enseignant-e. Dans cette dynamique individualiste des contenus et des pédagogies, les filières perdent en cohérence longitudinale (difficile de construire un cours à partir des acquis passés des étudiant-e-s) et transversale (pour un même niveau dont les étudiant-e-s sont partagé-e-s en groupes, un même intitulé de cours peut cacher des contenus très différents).
Je pense aussi à ces enseignant-e-s qui ne jouent pas le jeu en dépit des conséquences terribles que de telles pratiques ont sur l’égalité de traitement des étudiant-e-s. Par exemple, un-e MCF hérite d’un groupe de TD pour lequel il-elle ne dispense pas le cours magistral. Les enseignant-e-s responsables de ce dernier distribuent un recueil de textes commun à tous les groupes de TD avec l’intention explicite d’intégrer dans leur examen final le contenu des textes. Seulement voilà, le-la MCF juge que ces derniers sont de bas niveau, que les étudiant-e-s peuvent les étudier sans l’aide d’un-e prof et que donc il-elle fera d’autres textes en cours de TD (plus proches de ses recherches sans doute). Résultat : tous les groupes de TD n’ont pas fait les mêmes textes et l’examen final commun à tou-te-s les étudiant-e-s devient irréalisable.
Cette incohérence injuste se prolonge dans tout ce qui concerne l’évaluation. Bien entendu, toute réflexion collective sur les attentes et sur les modes d’évaluation est bannie, laissant tout son souffle à la fameuse liberté pédagogique. Mais, en plus, les pratiques de notation varient fortement selon les enseignant-e-s. D’une part, il n’existe aucune concertation collective sur les barèmes souhaitables et, le plus souvent, aucun barème commun pour des copies relevant d’un même sujet mais corrigées par plusieurs enseignant-e-s. Combien de chargé-e-s de TD se plaignent - ou ne s’étonnent plus - de recevoir des copies d’examen final à corriger sans autre précision : au mieux un vague plan de cours et un aussi vague corrigé doublés, en général, d’aucune directive sur la répartition des points par savoir et savoir-faire attendus ! D’autre part, l’identification de chaque enseignant-e passe par une espèce de concours d’individualités au moment de noter. Un-e tel-le note dur, un-e autre note large, etc. Au-delà de la nécessité déplorable de se construire par l’individualisme de son mode de notation, c’est la justice qui est en jeu ! On m’opposera ici que des réunions informelles d’harmonisation post-correction existent pour éviter des écarts trop importants au niveau des moyennes des gens qui corrigent. Outre le fait que ce n’est pas systématique, je me désole que l’on puisse penser que cela suffit à régler la question de la justice dans les corrections de copies.
Le résultat de ce bordel saute aux yeux dès qu’on y fait un peu attention. Par exemple, lors d’un jury, nous avons « par hasard » repéré une différence de moyenne de 6 points pour des TD relevant du même enseignement mais pas des mêmes enseignant-e-s ! De même, les mémoires de master sont évalués par chaque jury en toute liberté et inégalité, induisant des notes assez différentes selon la conception de votre jury (et l’on sait que la note de mémoire joue sur les chances d’obtenir un financement). On peut aussi s’étonner de voir, d’une année à l’autre, les taux de réussite d’un même semestre passer de 30% à 50% en première année, en fonction de l’équipe enseignante et donc de la manière d’évaluer !
Il ne s’agit pas ici de dire qu’il faudrait être plus large ou plus dur au moment de noter. Il s’agit de rappeler qu’un même travail est noté différemment selon l’enseignant-e parce que la communauté des profs refuse de se coordonner. Et ça, c’est dégueulasse !
Au total, les enseignant-e-s contribuent joyeusement à accentuer les inégalités sociales. On sait que les chances d’accès à l’université varient férocement selon les appartenances sociales. On sait aussi que les écarts se creusent à mesure que l’on progresse dans le cursus universitaire. En revanche, j’ai eu la sensation que les enseignant-e-s de l’université ne savaient pas - ou ne voulaient pas (sa)voir - que leurs pratiques professionnelles ne pouvaient que renforcer ces inégalités. Je vivais déjà avec cette sensation au lycée mais l’université, par la position sur-privilégiée qu’elle offre à la classe dominante enseignante, l’a rendue insoutenable. J’aurais pu tenir le coup si, collectivement, la question était posée et des démarches entreprises. Mais que dalle ! |
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|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 13:49 | |
| | Citation: | 4) L’autogestion au service du MOI
De la lecture de ce qui précède il ne faudrait pas déduire que je réclame un contrôle plus strict de la hiérarchie. Si j’ai quitté le lycée pour aller à l’université, c’est aussi parce que j’en avais marre de l’encadrement administratif que suppose l’activité d’enseignant-e du secondaire. De même, je refuse que la pédagogie soit sous tutelle de l’administration. Je suis pour une liberté pédagogique COLLECTIVE, autrement dit une organisation des enseignements autogérée par le monde enseignant (et étudiant mais cela est un autre débat).
En arrivant à l’université, j’étais particulièrement enthousiaste lorsque l’on m’a (vaguement) expliqué le mode de prise de décisions au niveau de la filière de sociologie [12] (de Lille 1) [13]. Pour faire simple, l’organisation des enseignements [14] passe par une assemblée générale des enseignant-e-s dont l’animation revient à une personne élue qui dirige la fac de sociologie. Cette personne rythme l’AG après s’être chargée de récolter l’ensemble des points à l’ordre du jour. Par ailleurs, on m’invita à prendre la parole dès la première AG et, visiblement, la liberté d’expression était réelle.
Même si je ne m’attendais pas à l’autogestion parfaite, je trouvais que ce mode d’organisation permettait de rompre avec la simple obéissance que l’organisation de l’enseignement secondaire fait prévaloir. De plus, je savais que toutes les universités ne fonctionnaient pas ainsi et je me disais que j’avais bien de la chance d’être tombé dans une fac qui faisait de la participation de tou-te-s et de la transparence deux impondérables de l’organisation des enseignements.
Malheureusement, la mise en pratique de l’autogestion à l’université m’a fait découvrir une autre forme...d’autogestion.
S’autogérer le moins souvent possible
Première déception : dès que vous arrivez, vous comprenez que les assemblées générales font chier tout le monde, y compris les plus investi-e-s (et aujourd’hui je les comprends !). Du coup, il ne faut pas trop charger la barque alors on fait une assemblée générale tous les 2 mois d’environ 3 heures et au cours de laquelle on traite une bonne quinzaine de points. Le déroulement est assez ritualisé : les premiers points occupent un large espace temporel, suscitant parfois des prises de parole enflammées et avant-gardistes, et les derniers sont traités sur le mode du travail à la chaîne. Au bout de 2 heures, la plupart pensent aux frites de midi et les décisions se prennent sans susciter de grands débats, certain-e-s quittant même l’AG avant la fin.
Pourtant, tout le monde est là et c’est bien grâce à ces AG que l’on découvre un-e collègue jamais croisé-e dans les couloirs. En fait, j’ai assez vite compris que l’AG servait surtout, pour une bonne part des enseignant-e-s, à se montrer et à participer sans s’investir dans les tâches collectives. On en repère ainsi un certain nombre qui ne disent jamais rien, voire qui font autre chose grâce à leur portable pendant que les plus investi-e-s font le compte-rendu de leur travail au service de la filière. Tout au plus s’animent-ils-elles un peu lors de l’AG consacrée à la répartition des services (d’ailleurs, pour les faire rester, on programme ce point à la fin de l’ordre du jour de l’AG).
Pour rendre possible la faible fréquence des AG, la personne qui dirige la fac de sociologie occupe une place centrale. Elle se tape, avec deux adjoint-e-s, tout le boulot que suppose la mise à l’ordre du jour d’un point d’AG. Elle gère les relations extérieures et internes. Heureusement, quelques enseignant-E-s prennent aussi en charge certaines tâches collectives, comme la direction d’une année, l’animation d’un groupe de projet, la participation aux journées d’information sur la fac de socio, etc.
Sous l’effet de cette répartition inégalitaire du travail « collectif », l’AG ressemble plutôt à des points info car le faible investissement des gens les empêche de maîtriser les tenants et aboutissants de chaque point. En plus, à partir du 5è point de l’ordre du jour, on n’a plus le temps de discuter car « il faut avancer ».
S’autogérer en fuyant les responsabilités « collectives »
Compte tenu de ce mode original d’autogestion, celles et ceux qui prennent des responsabilités s’épuisent dans la gestion individuelle des tâches collectives, délaissant ainsi d’autres formes d’activités qui leur tiendraient à cœur (comme la recherche).
Du même coup et bien entendu, tout le monde cherche à éviter ces postes de sur-travail dont l’organisation de la succession passe par des moments d’AG assez drôles au cours desquels chacun-e cherche à refiler le bébé aux autres, quitte à utiliser des arguments d’un folklore désarmant. De même, toute personne ayant été repérée comme susceptible de s’investir une fois devient rapidement personne-ressource-pour-toujours, ce qui conduit les plus aguerri-e-s à souffler aux nouvelles personnes recrutées : « Ne te proposes pas trop souvent si tu veux avoir la paix » !
« L’autogestion » que j’ai découverte avait ainsi trois caractéristiques qui allaient à l’encontre de toutes mes prénotions : 1. on divise le travail...pour mieux l’assigner à quelques-un-e-s ; 2. on cherche par tout moyen à échapper aux quelques-un-e-s, sauf quand un nouvel échappatoire devient impossible (i.e. quand ça devient manifestement son tour) ; 3. on n’aime pas faire ce travail « collectif » qui devient une corvée.
Bref, la gueule de l’autogestion !
En fait, j’ai eu le sentiment que « l’autogestion » servait juste à ce qu’un grand nombre échappe aux tâches collectives, et ce en se délestant consciemment du travail collectif sur certain-E-s. Ce mode d’organisation du travail crée des souffrances et des conflits, d’autant que toute personne qui veut se défiler coûte que coûte y parvient.
On ne s’étonnera pas de l’inertie organisationnelle qu’une telle conception de l’autogestion provoque. Cette inertie provient du fait que le refus (légitime) d’une « hiérarchie type lycée » ne repose pas sur une envie collective de travailler à plusieurs, sur la conviction qu’il faut une coordination horizontale, sur la joie de faire ensemble, etc. Comme l’illustre le mépris dominant des étudiant-e-s, ce refus sert surtout à préserver un espace-temps professionnel individuel, voire individualiste.
Une autogestion de droite en somme... |
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|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 13:51 | |
| | Citation: | 5) Rions un peu pour finir : quand l’université devient sarkozyste
Avant de devenir enseignant-chercheur, j’avais déjà entendu parler de professionnalisation, de marchandisation, de sélection, etc., dans l’enseignement supérieur. J’avais déjà participé à des mouvements (étudiants) contre ces dynamiques et je savais que l’autonomie n’avait d’autre fonction que d’uniformiser les universités dans leurs rapports avec le monde de l’entreprise. Mais je pensais que les pratiques et représentations professionnelles des enseignant-e-s faisaient barrage et pour longtemps, en tout cas en sociologie. Ben je m’étais planté...
1. Lors de la première AG à laquelle j’ai participé, j’ai assisté à un vote quasi consensuel et ô combien significatif. Plusieurs enseignant-e-s se plaignaient de ce que les semestres - qui durent 13 semaines - soient organisés en 12 semaines de cours, ce qui les handicapait dans leurs activités personnelles si importantes. Elles et ils demandaient un passage aux 10 semaines de cours, et ce fut adopté en totale autonomie.
En clair, l’AG venait délibérément de voter un alourdissement important de la charge horaire hebdomadaire des étudiant-e-s et de la durée de chaque séance de cours. Vive la liberté pédagogique ! De même, on réduisait le nombre de jours de déplacement sur la fac et on amenuisait les occasions de rendre l’université VIVANTE.
2. Lors de plusieurs AG, un débat hallucinant a sorti de la torpeur un nombre important d’enseignant-e-s. Il s’agissait de savoir ce que l’on devait faire des étudiant-e-s venant de bac professionnel et souhaitant s’inscrire en première année de sociologie, compte tenu de taux de réussite moins élevés que les autres. Je rappelle que ces étudiant-e-s ont le droit de s’inscrire, point barre. Mais, au nom du souci de ne pas envoyer les prolos dans des murs (bourgeois), mes ex-collègues débattaient de modalités (illégales) de sélection. L’un-e avouait avoir empêché cette catégorie d’étudiant-e-s de s’inscrire quand il-elle était responsable de première année. Un-e autre proposait de faire passer des entretiens spécifiques à ces étudiant-e-s pour les décourager en douceur. Etc. Etc. J’étais sur Mars ! Et il a fallu toute la détermination de plusieurs d’entre nous pour faire voter que l’on acceptait tout le monde sans autre formalité !
Dans le même style, j’ai été très choqué par des discussions de couloir au cours desquelles des sociologues de gauche, dont j’apprécie les écrits, défendaient ou comprenaient la mise en place de formes de sélection à l’entrée en master ou en doctorat. Elles et ils prenaient acte de la raréfaction de l’emploi en sociologie et proposaient d’éviter de faux espoirs aux étudiant-e-s qui rêvaient de devenir sociologues. Tuer le rêve plutôt que lutter contre le capitalisme et sa censure de la sociologie...
3. Un autre grand moment d’AG fut un temps de propositions quant aux meilleurs moyens d’attirer des étudiant-e-s (pas les bac pro, hein) en sociologie. Et là, je découvrais un monde qui semblait avoir totalement cédé aux « lois du marché ». Il fallait rendre nos informations plus attractives en s’inspirant du marketing le plus vulgaire. « Et pourquoi ne pas mettre des annonces dans les journaux gratuits comme font les écoles de commerce », proposait l’un-e. Je me permettais alors de dire que c’était peut-être la marchandisation de l’info qui décourageait les étudiant-e-s et que l’on ne savait pas grand-chose de ce qui pouvait pousser un-e étudiant-e à venir (ou pas) en sociologie. Des gens de haute gauche m’ont alors expliqué - en résumé - que, si je n’avais pas compris les mutations actuelles du capitalisme mondial et de la population étudiante, il fallait que je m’adapte au plus vite...
Plus largement, j’ai eu beaucoup de mal à me retrouver dans les journées d’information aux futur-e-s étudiant-e-s et j’étais tiraillé parce que je ne voulais pas me défiler des tâches collectives. Je pense notamment au Salon de l’Etudiant, espèce de foire à beaufs qui s’adonne sans vergogne à cette marchandisation de merde. Par exemple, quand je suis entré dans le Salon de Lille cette année, les futur-e-s étudiant-e-s recevaient à la chaîne un pack sponsorisé par la Société Générale et qui comprenait une publicité de ladite banque (privée) avec le texte hautement intellectuel suivant : « Fêtons ensemble l’esprit rugby ! 1 an de Pack Jeunes + 1 lecteur MP3 pour l’ouverture d’un 1er compte courant ». Youpi !
Et que faire quand, fin juin, un syndicat étudiant majoritaire tentait d’allécher l’usager-e en lui promettant un carnet avec moult réductions (à Carrefour, au salon de coiffure, au cinéma Gaumont, etc.) en échange de son adhésion ? J’en aurais pleuré.
4. De même, une AG fut consacrée à nous informer sur la mise en place de filières d’apprentissage en sociologie. Pour favoriser la professionnalisation de nos filières et leur « attractivité compétitive », il s’agissait de trouver à nos étudiant-e-s des boulots d’apprenti-e-s, autrement dit de participer à la précarisation de l’emploi que tant de livres de sociologie scrutent et parfois dénoncent. Là encore, mes critiques, bien que reprises par certain-E-s, suscitèrent chez les autres ces yeux au plafond qui en disent long sur la percée des logiques entrepreneuriales dans les têtes et les discours.
En témoigne d’ailleurs la devise mise en avant par la Faculté des Sciences économiques et sociales de Lille en haut de ses plaquettes de présentation : « La liberté d’apprendre, la volonté de comprendre, la faculté d’entreprendre ». En témoigne aussi la facilité avec laquelle le projet de « réforme » de l’université de Pécresse a pu insérer « l’orientation et l’insertion professionnelle » parmi « les missions du service public de l’enseignement supérieur ». Un jour, nous créerons sans doute des commissions paritaires enseignant-e-s / patrons pour aider les entreprises à mieux recruter...
5. Je pense enfin à cette AG durant laquelle nous discutâmes du meilleur arsenal répressif contre les étudiant-e-s qui pratiquaient le plagiat. Plutôt que de réfléchir collectivement à des modes d’évaluation empêchant ce type de pratiques, nous hésitions entre les mesures progressistes suivantes : dénonciation aux autorités administratives, « tribunal informel » de rappel à l’ordre, commission disciplinaire, exclusion, etc.
Non, décidément, l’université n’était pas faite pour moi...
Xavier Dunézat
[1] Faute de learning-by-doing, je délaisserai ici les pratiques dont j’ai eu écho en matière de sélection des dossiers : travail mal/non fait, perte de dossiers, répartition injuste du travail de sélection, etc.
[2] Je pense à cette amie candidate sélectionnée pour plus de 10 auditions, à chaque fois refusée en dépit de la qualité de son dossier et à qui on disait parfois qu’elle avait été bien meilleure que les autres : « Oui mais voilà, vous comprenez, on avait un-e candidat-e local-e »...
[3] Collectif de Lutte Anti-Sexiste Contre le Harcèlement dans l’Enseignement Supérieur.
[4] J’ai même entendu parler d’un recrutement pistonné qui avait favorisé un-e candidat-e local-e que bien des personnes de la commission de spécialistes savaient être membre d’une quasi-secte...
[5] A Lille par exemple, même si je n’y ai pas compris grand-chose, la direction du laboratoire de recherche et la direction de l’Institut de sociologie ne s’aiment pas. La conflictualité qui en résulte structure en profondeur les dynamiques discursives mais aussi les inerties réformistes.
[6] Je sais qu’il existe des syndicats à l’université mais je n’ai croisé aucun-e syndicaliste actif-ve en un an.
[7] D’ailleurs, je serais assez curieux de connaître la date de la dernière retenue collective sur salaire pour fait de grève dans la communauté enseignante que j’ai fréquentée...
[8] J’ai compris que les gens avaient conscience de cette dimension à l’annonce de ma décision de démissionner. Alors que je m’attendais à des reproches pour ma « désertion », j’ai eu la surprise d’être plusieurs fois interpellé avec une grande gentillesse (mais avec discrétion). On m’expliquait alors que j’avais bien raison et bien de la chance de pouvoir fuir. Visiblement, le désert relationnel universitaire fait souffrir beaucoup de gens mais la désorganisation collective individualise les souffrances et encourage un silence général.
[9] J’ai délaissé tout ce qui concerne mon rapport à la recherche dans cette lettre. Je sais que, souvent, les choses ne se passent pas beaucoup mieux mais, comme j’appartiens à un laboratoire qui fonctionne plutôt bien, je n’ai pas d’expérience si négative en la matière. Simplement, je m’inquiète - comme beaucoup - de la marchandisation forcée de l’activité de recherche ainsi que du renforcement des contrôles administratifs, et je m’organise pour éviter toute dépendance financière en choisissant des terrains « pas chers ». J’ai bien senti que, en devenant maître de conférences, j’avais acquis une légitimité de « chercheur » plus forte (ce qui se traduit par davantage d’invitations, d’articles, etc.) mais ce n’est pas vraiment ce qui m’avait motivé dans mon saut vers l’université.
[10] Je ne peux m’empêcher de relater une anecdote à ce propos, qui concerne un groupe d’étudiant-e-s que j’avais en licence 1. Un jour d’examen, ces étudiant-e-s avaient des épreuves de 8 heures à 10 heures du matin, puis pause d’une demi heure, puis mon propre examen à partir de 10 heures 30. Comme les profs responsables des épreuves de 8 heures étaient absent-e-s lors de l’ouverture des sujets, les surveillant-e-s ont commis une erreur et ont distribué mon propre sujet d’examen (soit celui de 10 heures 30). S’en apercevant, elles et ils distribuent le bon sujet puis tentent de récupérer mon sujet puis décident de le redistribuer en se disant qu’il suffisait de supprimer la pause et de faire durer la matinée une demi-heure de moins. Manque de pot, plusieurs étudiant-e-s n’avaient que mon examen à passer et sont arrivé-e-s à 10 heures 30 tandis que, parmi les convoqué-e-s de 8 heures, plusieurs étaient déjà parti-e-s. Résultat : vu les risques de fuite et de réclamation, l’épreuve a été annulée au grand dam des étudiant-e-s et il a fallu tout recommencer (refaire un sujet, retrouver une salle, reconvoquer tout le monde, etc.). Tout ça parce que mes collègues n’étaient pas là lors de l’ouverture des sujets comme elles et ils en ont l’obligation...
[11] Cet élément ne suscitait que peu de réactions de la part de mes ex-collègues, habitué-e-s aux trafics post-jury afin de rattraper les erreurs et omissions. En revanche, pour quelqu’un comme moi qui - venant du lycée - a été socialisé par la grosse machine du bac, c’était proprement hallucinant.
[12] Parce que les personnes nouvellement recrutées sont laissées dans la plus grande ignorance en ce qui concerne la prise de décisions au niveau d’une université, je n’ai pas eu le temps de comprendre le mode d’organisation général de Lille 1 et en particulier tout ce qui relève de l’informel dans le fonctionnement. Je soulignerai seulement que les autorités administratives (Président, Conseil d’administration, etc.) m’ont semblé bien loin de mon travail ordinaire.
[13] L’organisation des filières a de fortes similitudes d’une université à l’autre. Cependant, mon propos doit être relativisé par le fait qu’une certaine autonomie des universités autorise des modes d’organisation variables. Ce que je vais expliquer prévaut à Lille 1 mais ne se retrouve pas systématiquement ailleurs.
[14] Entendons-nous bien : cette organisation des enseignements élude largement les questions de coordination que j’ai évoquées supra pour se focaliser sur la répartition des services, le recrutement de précaires, le planning de l’année, le bilan des examens, les mentions de la filière, le maintien ou non d’un cours déserté, etc. |
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|  | | Qantara Junior
Nombre de messages: 85 Date d'inscription: 29/12/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 16:49 | |
| Salamu alaykum
Merci Inji de nous avoir fait part de cette lettre, ce témoignage, sur les méandres de l'université française. Entre nous, je crois que nul membre de cette institution ne pourrait avoir une critique positive.
Nous voyons bien l'émergence ou la continuité selon le point de vue d'une systématisation de la fac-consommatrice, de la fac patronale, de la fac professionnalisante et sans aucun doute, les universités de sociologie sont le moins à l'abri de ces précipitations dans le néant intellectuel. Voyez donc ce que notre Dominique Desjeux national a préparé pour René Descartes : un DOCTORAT PROFESSIONNEL formant des docteurs pour le travail en entreprise ou en profession libérale, les inscrivant dans la spirale infernale de la concurrence avec les écoles de commerces, les MBA sur le marché de l'emploi privé.
En gros et pour faire simple, Desjeux pense que le salut des chercheurs se trouve dans leur mise en compétition professionnelle. Il oublie que la vocation de l'université, au premier abord, est de former des hommes et des femmes à la pointe de la recherche fondamentale. C'est la Recherche dans ses développements les plus élaborés qui garantit la qualité des expertises à partir desquelles TOUTE politique de réforme ou de développement, quelle qu'elle soit, est organisée. Desjeux, lui, propose un doctorat (et pas une licence !) professionnel afin que les sociologues se détournent des questions fondamentales qui garantissent pourtant cette qualité d'expertise pour en faire des vendeurs de croquettes, des cadres d'entreprise qui vont réfléchir pendant des mois à la forme qu'il faut donner à telle croquette pour chiens, aux légumes qu'il faudra y mettre etc etc. Ou alors, il veut nous en faire des experts de la téléphonie mobile, faire travailler ses étudiants dans les équipes search des grands groupes comme France Telecom, mais pour quoi au final ? ...
Bref je reviens au témoignage : sur ce fond politique et concernant la direction qu'empunte l'université, on ne peut qu'être d'accord avec ce qui est dénoncé. Maintenant, sur un tout autre sujet qui concerne l'organisation interne, beaucoup de nuances doivent y être apportées.
En effet, l'université a ses têtes, et cela fonctionne beaucoup sur la socialisation des étudiants qui vont en effet appartenir à des clans de professeurs et de chercheurs. C'est vrai et c'est indéniable que sur le marché des allocations, des recrutements et des promotions, la capcaité de persuasion des membres de commission peuvent l'emporter sur l'argument du mérite. En somme, ce que je dis souvent à mes étudiants, c'est que ce qui compte avant tout, c'est leur travail MAIS à la seule condition qu'il soit accompagné d'un bon carnet d'adresses. Sans contact, vous êtes mort, et ce n'est pas seulement une question de "piston".
C'est que si vous êtes trop discret, si vous ne publiez rien, si vous ne participez pas aux conférences, aux colloques, aux journées d'études, si vous ne mentionnez pas dans vos travaux tel et tel autre spécialiste incontournable, personne ne vous connaîtra et vos perspectives de carrière seront réduites à néant. Néanmoins si vous faites tout cela, si vous vous constituez un carnet d'adresses et que votre travail ne suit pas, vos perspectives sont tout aussi minces. C'est pour cela que l'on ne peut pas s'arrêter à une simple question de piston. Votre travail est valorisé, il peut sans doute être meilleur que d'autres avec lesquels vous êtes en compétition pour une bourse ou pour un poste, et cependant ne pas être retenu. Mais en tous les cas, votre travail aura quand même été posé sur la table et votre salut dépend des capacités que vos "avocats" ont pour vous défendre, parce qu'en face il y a d'autres avocats avec d'autres très bons projets.
Je comprends que cela puisse être frustrant, néanmoins il n'existe pas beaucoup d'autres possibilités. Pour que l'argument du mérite, qui est le seul à garantir une égalité parfaite des chances, puisse être optimal, il faudrait garantir l'anonymat des candidatures. Or, à des postes de Maître de Conférence, c'est totalement impossible parce qu'on va se baser sur vos travaux, sur vos perspectives de recherche, sur vos écoles de prédilection, enfin toutes ces choses qui fabriquent votre identité de chercheur, qui font votre marque.
Pour ce qui est des allocations de recherches, je pesne que l'argument qui devrait accompagner systématiquement les candidatures, c'est l'argument social : A projets identiquement brillants, on devrait toujours attribuer l'allocation à celui qui en a financièrement le plus besoin. Car si vous regardez bien, ceux qui ont des allocations de recherche ne sont pas les étudiants les plus nécessiteux, ce ne sont pas les étudiants de catégorie populaire et c'est d'ailleurs une des raisons qui fait que à l'issue d'un certain nombre d'années, les thèses publiées sont généralement celles de doctorants ayant une situation sociale d'origine non contraignante, les autres ayant abandonné en chemin. Là-dessus, je suis d'accord pour dire qu'il y a beaucoup d'efforts à faire.
Enfin un dernier point car sinon ce serait trop long, le laxisme que ce témoignage dénonce en ce qui concerne les enseignants vis-à-vis de leurs enseignements, je tiens à rectifier certaines accusations qui me semblent pour le moins déplacées. C'est une belle chose de dénoncer certains problèmes propres à l'université de sociologie mais quand on publie une lettre dans le but de parler de l'université en générale, certaines choses sont à mettre en contexte.
La désorganisation de l'enseignement est sans doute vraie dans un certain nombre de facultés de sociologie mais d'autres facs ne rencontrent pas ces problèmes, notamment la faculté d'Histoire dont les enseignements, les directives de cours, les choix de textes, les préparations d'équipe sont généralement mieux organisés et mis en place que dans les autres facultés de sciences humaines et de lettres. Le cadrage des étudiants, souvent sévère, garantit à l'arrivée en Master d'esprits historiens compétents et structurés. Personne n'arrivera à me faire douter que l'histoire soit la meilleure discipline en tant qu'elle forme les esprits. |
|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 21:48 | |
| Salam alikoum
Excusez-moi mais c'est une lettre de très mauvais goût. Le système universitaire n'a pas de raison de fonctionner différemment de n'importe quel système d'organisation humain. Les esprits de clan, les rivalités, les coups de pouce sont le pain quotidien dans ces systèmes. Pour que ce monsieur ait pu avoir une place de maître de conférence, il a fallu tout de même un peu plus qu'une simple "vieille connaissance" et s'il est trop modeste pour s'en rendre compte, ma foi, c'est bien son problème.
Le milieu de la Recherche se base sur la capacité à mettre en place des réseaux, c'est clair que si on ne publie rien ou que si on ne se fait pas connaître, le dossier qu'on va présenter en commission sera beaucoup plus faible que celui d'un candidat qui s'est fait connaître dans le milieu. On gère sa place, ce n'est pas une tare que les choses fonctionnent comme ça. Bien sûr, on peut améliorer le système mais la méritocratie se gagne, elle ne s'attend pas comme ce monsieur a semblé l'attendre. _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri |
|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 8 Oct - 22:08 | |
| Salaam
Merci à tous les deux. T'as pas à t'excuser Haz, si j'ai posté cette lettre, c'est justement parce qu'elle est très criticable (et elle sera très critiquée c'est sûr) positivement et négativement. Le ton de l'auteur est volontairement polémique, sans parler de ses prises de positions très très ancrées à gauche. Mais je trouve sa démarche assez inédite pour qu'on en parle ici. |
|  | | blue train Nouveau
Nombre de messages: 7 Date d'inscription: 09/10/2007
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mar 9 Oct - 22:46 | |
| Bonsoir, Même s'il n'a qu'un an de fac, qu'il identifie un peu trop le lycée avec elle et qu'il prend trop le point de vue des syndicats étudiants, j'ai un peu reconnu ce que j'ai vu ou vécu. Sur les recrutements, s'il savait que même les concours universitaires comme l'agrégation sont "truqués"...il parlerait moins de mérite! Haz t'es très naïve sur la méritocratie (même si l'auteur l'est en sens inverse): pour te faire un nom, des réseaux comme on dit, il faut...du piston! je pense aux annonces de colloques qu'"on ne diffusera qu'auprès de nos connaissances", pas en public donc, aux invités toujours les mêmes, aux articles 15 fois réécrits, etc Enfin il m'a bien fait rire parfois, dommage que d'autres ne balancent pas davantage sur les vrais mandarins, ceux qui pompent leurs étudiants, ceux qui placent des guignols, ceux qui font publier des guignols... J'ai trouvé ça très juste (les collègues comprendront) : "Je pense ici - et surtout - à tous ces gens qui, lorsqu’ils n’ont plus peur de vous parler, se lancent dans des monologues qui alternent entre la leçon de sociologie et la longue anecdote qu’on comprend mal." |
|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mer 10 Oct - 8:49 | |
| | blue train a écrit: | Bonsoir, Même s'il n'a qu'un an de fac, qu'il identifie un peu trop le lycée avec elle et qu'il prend trop le point de vue des syndicats étudiants, j'ai un peu reconnu ce que j'ai vu ou vécu. Sur les recrutements, s'il savait que même les concours universitaires comme l'agrégation sont "truqués"...il parlerait moins de mérite! Haz t'es très naïve sur la méritocratie (même si l'auteur l'est en sens inverse): pour te faire un nom, des réseaux comme on dit, il faut...du piston! je pense aux annonces de colloques qu'"on ne diffusera qu'auprès de nos connaissances", pas en public donc, aux invités toujours les mêmes, aux articles 15 fois réécrits, etc Enfin il m'a bien fait rire parfois, dommage que d'autres ne balancent pas davantage sur les vrais mandarins, ceux qui pompent leurs étudiants, ceux qui placent des guignols, ceux qui font publier des guignols... J'ai trouvé ça très juste (les collègues comprendront) : "Je pense ici - et surtout - à tous ces gens qui, lorsqu’ils n’ont plus peur de vous parler, se lancent dans des monologues qui alternent entre la leçon de sociologie et la longue anecdote qu’on comprend mal." |
Bonjour, salaam
Eh oui, que veux-tu Billy...en attendant, on est bien obligé de faire "comme ci"...
Bonne journée à tous |
|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mer 10 Oct - 11:10 | |
| Salam alikoum
| Citation: | pour te faire un nom, des réseaux comme on dit, il faut...du piston! je pense aux annonces de colloques qu'"on ne diffusera qu'auprès de nos connaissances", pas en public donc, aux invités toujours les mêmes, aux articles 15 fois réécrits, etc |
Non, c'est le contraire, le piston est la conséquence de l'élaboration du réseau. Tu te fais connaître auprès de deux, trois individus influents, si possible d'ailleurs qui ne soit pas du même clan, voire même qui s'opposent radicalement, tu les approches par des textes, des projets, des fréquentations de séminaires, à partir de là, s'ils te proposent ensuite de venir parler dans leurs colloques ou dans ceux de leurs amis, tu as gagné le jackpot.
C'est un système complètement banal, je ne vois pas en quoi c'est choquant. Ta chance, tu te la crées, tu ne te morfonds pas dans ton coin en attendant qu'on vienne te chercher. Je ne dis pas que c'est facile, c'est un combat de toutes les heures, mais c'est aussi ça la vie du chercheur.
Alors évidemment, si tu t'es fait un sacré bon réseau et que tous tes groupes sont susceptibles de faire partie de commissions de recrutement, c'est tout bénef pour toi, cela dit, je pense que pour arriver à se constituer ce réseau, il faut tout de même bien bûcher avant et que ce n'est pas ton sourire qui te permet de le créer. _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri |
|  | | blue train Nouveau
Nombre de messages: 7 Date d'inscription: 09/10/2007
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mer 10 Oct - 20:58 | |
| | Haz a écrit: | Salam alikoum
| Citation: | pour te faire un nom, des réseaux comme on dit, il faut...du piston! je pense aux annonces de colloques qu'"on ne diffusera qu'auprès de nos connaissances", pas en public donc, aux invités toujours les mêmes, aux articles 15 fois réécrits, etc |
Non, c'est le contraire, le piston est la conséquence de l'élaboration du réseau. Tu te fais connaître auprès de deux, trois individus influents, si possible d'ailleurs qui ne soit pas du même clan, voire même qui s'opposent radicalement, tu les approches par des textes, des projets, des fréquentations de séminaires, à partir de là, s'ils te proposent ensuite de venir parler dans leurs colloques ou dans ceux de leurs amis, tu as gagné le jackpot.
C'est un système complètement banal, je ne vois pas en quoi c'est choquant. Ta chance, tu te la crées, tu ne te morfonds pas dans ton coin en attendant qu'on vienne te chercher. Je ne dis pas que c'est facile, c'est un combat de toutes les heures, mais c'est aussi ça la vie du chercheur.
Alors évidemment, si tu t'es fait un sacré bon réseau et que tous tes groupes sont susceptibles de faire partie de commissions de recrutement, c'est tout bénef pour toi, cela dit, je pense que pour arriver à se constituer ce réseau, il faut tout de même bien bûcher avant et que ce n'est pas ton sourire qui te permet de le créer. |
Bonsoir, Je ne disais pas que tu avais tort, mais que tu croyais un peu trop fort... Peut-être que cela dépend des disciplines, des facultés ou écoles, des esprits de corps ou non, des régions, des... En tous les cas, pour voir comment ça fonctionne, pour avoir des témoignages nombreux, je doute qu'il soit bien de croire en son génie individuel, dans sa reponsabilité fondamentale dans sa réussite. J'ai découvert récemment que deux de mes ex-camarades étudiants étaient désormais mes collègues: ils étaient de bien piètres étudiants, mais ils ont déjà publié des livres, mauvais aussi (et un en partie plagié...), et les voilà experts de certains sujets. Leurs "réseaux" sans doute... Pendant ce temps-là, des gens de grande qualité ne trouvent pas de poste. Mais tu as raison: c'est normal quelque part, sauf qu'en principe, c'est sur l'excellence qu'on devrait juger les savants, pas sur leur capacité à bavarder facilement, leur culot, leurs engagements militants ou leur caractère de bon camarade. Mais évidemment c'est plus compliqué et tu as en grande partie raison. Tu évacues juste un peu vite les dysfonctionnements et les rapports de pouvoir injustes, voire les nient ("c'est normal"). |
|  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mer 10 Oct - 22:06 | |
| Salaam
Il est certain que les avis divergeront selon la position occupée à l'université et selon les expériences vécues par chacun d'entre nous lorsqu'on a été confronté au monde de la recherche de près ou de loin, quel que soit notre niveau. Typiquement, ceux qui se seront sentis floués par le système universitaire auront évidemment tendance à cracher dessus pour mieux justifier leur échec aux yeux des autres et à leurs yeux. Ceux qui a contrario font partie de ce système se fonderont plus ou moins dedans (ce qui ne veut pas dire qu'ils l'acceptent...je précise)
Mais tout de même...
| Haz a écrit: | | Le système universitaire n'a pas de raison de fonctionner différemment de n'importe quel système d'organisation humain. Les esprits de clan, les rivalités, les coups de pouce sont le pain quotidien dans ces systèmes. |
ok, il n'a pas de raison de fonctionner différemment d'un autre système universitaire, c'est un fait, mais le problème en sociologie je pense, domaine de ce chercheur (spécialisé en socio du militantisme à travers les perspectives de genre et de classes, faut le savoir pour comprendre ses propos), c'est que le système universitaire prétend - bien plus que d'autres disciplines, je pense à l'économie que je connais un peu - fonctionner différemment, en valorisant (je ne dis pas que c'est une bonne chose a priori) par exemple ouvertement la méritocratie, la réussite d'étudiants issus de milieux populaires (en opposition aux mondes politiques et économiques) mais aussi la proximité entre le professeur et les étudiants |
|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Dim 14 Oct - 0:32 | |
| Salam alikoum
Blue train,
| Citation: | | je doute qu'il soit bien de croire en son génie individuel, dans sa reponsabilité fondamentale dans sa réussite. |
Bien sûr sinon on serait déjà en méritocratie ! Néanmoins, je ne crois pas que ce détail soit absent de la considération que certaines personnes peuvent avoir vis-à-vis de ta personne. C'est un un élément à côté d'autres éléments qui peut avoir un impact fort ou faible mais un impact tout de même.
| Citation: | J'ai découvert récemment que deux de mes ex-camarades étudiants étaient désormais mes collègues: ils étaient de bien piètres étudiants, mais ils ont déjà publié des livres, mauvais aussi (et un en partie plagié...), et les voilà experts de certains sujets. |
Oui, ça ne m'étonne pas du tout. Cela étant, attention de ne pas me faire dire ce que je n'ai pas dit. Je n'ai par exemple jamais écrit que le piston dénoncé par l'auteur de la lettre étaient une vision fantasmée de la vie universitaire. Mais comme l'a très bien dit Qantara, tout n'est qu'une question de point de vue ou de nuance : en tant que candidat, tu as tes avocats et les autres candidats ont leurs avocats aussi et ce sera au final un combat d'avocats.
| Citation: | Mais tu as raison: c'est normal quelque part, sauf qu'en principe, c'est sur l'excellence qu'on devrait juger les savants, pas sur leur capacité à bavarder facilement, leur culot, leurs engagements militants ou leur caractère de bon camarade. |
Ca dépend sans doute beaucoup des disciplines, mais dans le fond, quand tu emploies le pronom "on" pour désigner ceux qui décident de l'attribution du statut de savant à un candidat potentiel, tu poses une problématique dans laquelle on n'a pas fini de s'empêtrer : qui est ce "on" ? Des pairs et rien d'autre. Cela pose tout le problème de la reconnaissance objectivée de l'excellence. Comment pourrait-elle l'être tout à fait si ceux qui la définissent sont ceux qui se l'approprient ?
Je pense à une certaine directrice en particulier mais elle n'est pas la seule, qui se montre particulièrement odieuse et non aidante avec ceux qui travaillent sur son terrain spécifique et qui par peur de la concurrence fait tout pour les décourager. Ou alors qui fricote ou copine avec des gens particulièrement médiocres et les promeut dans ses séminaires et colloques justement parce qu'ils sont médiocres et qu'ils ne peuvent pas lui faire de l'ombre.
Je ne cautionne pas ses agissements, seulement je pense que lorsqu'un étudiant se trouve en face de personnes qui raisonne de cette façon, c'est à eux de faire l'effort de s'en détacher, d'aller voir ailleurs et de gagner du grade pour pouvoir l'attaquer sur le terrain scientifique en toute liberté.
Inji,
| Citation: | ok, il n'a pas de raison de fonctionner différemment d'un autre système universitaire, c'est un fait, mais le problème en sociologie je pense, domaine de ce chercheur (spécialisé en socio du militantisme à travers les perspectives de genre et de classes, faut le savoir pour comprendre ses propos), c'est que le système universitaire prétend - bien plus que d'autres disciplines, je pense à l'économie que je connais un peu - fonctionner différemment, en valorisant (je ne dis pas que c'est une bonne chose a priori) par exemple ouvertement la méritocratie, la réussite d'étudiants issus de milieux populaires (en opposition aux mondes politiques et économiques) mais aussi la proximité entre le professeur et les étudiants |
Je n'en suis pas si sûre, dans les deux facs où j'ai été amenée à étudier la socio, le seul constat que j'ai pu faire, c'est que les sociologues sont pessimistes par nature et que ce qu'ils présentent dans leurs cours, ce n'est justement pas une dénonciation d'un système pourri mais un simple constat de la façon dont fonctionne la société. Et quelque part, je reproduis cela en me gardant de toute pensée révolutionnaire sur ce que l'on pourrait changer au système. La sociologie développe la capacité de s'objectiver dans l'analyse pas dans les actes, elle ne prétend donc pas offrir des alternatives car elle ne peut tout simplement pas s'offrir ce luxe dans un système qui la menace perpétuellement de disparition physique, effective.
En revanche, je suis à peu près bien sûre que les constats répétés d'un système pour lequel on ne peut qu'être pessimiste peuvent aussi servir à réveiller quelques consciences, non pas celles qui se destinent fondamentalement à la Recherche mais celles qui ont à priori un besoin pressant d'action sur la société. Je ne crois pas que ce soit les sociologues qui soient le plus habités par cette conscience et ce besoin d'initiative, mais d'autres personnes dont les cursus universitaires n'ont pas d'autres objectifs que de donner un bagage intellectuel plus ou moins utile pour des actions de terrain. Enfin, je ne sais pas si je suis très claire mais je crois fermement à l'étanchéité de la frontière entre le monde de la recherche et l'action en société. _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri |
|  | | trend Senior

Nombre de messages: 526 Date d'inscription: 04/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Dim 14 Oct - 8:30 | |
| Salam `aleykoum,
Pour avoir ete dans la "machine", je pense que le long message du monsieur est tres juste (et pourtant j'etais dans la partie riche de la famille academique, l'informatique, ou les gens trichent aussi de la meme maniere). C'est encore plus evident quand on a pu travailler de l'autre cote de la manche (qui a aussi ses defauts, ca va de soit!) ou il est rare qu'on recrute local et ou l'on se preoccupe plus des etudiants (ce qui ne veux pas dire que les McF/PF ne le font pas tous!).
Pas plus tard qu'il y a 1 mois, un bon ami qui a eu de tres bons postdocs au Canada et en UK, avec une longue liste de publis internationales, a finalement "craque": apres 2 campagnes de recrutements sans rien au bout, des milliers d'euros de gaspilles (sans meme compter les nuits blanches et a voyager entre les 2 coins de la France, et autres tracas, faut quand meme le faire pour faire tomber les entretiens en meme temps, il a du en annuler la majorite pour conflits de date!), des espoirs decus (au moins 2 fois candidat ideal sur la feuille, avec le profil parfait pour le profil affiche du poste, bien meilleur que le candidat finalement recrute), il a finalement accepte un demi-Ater qui s'est (par chance) transforme en Ater complet.
Tout ca pour mettre les pieds en France, mettre son doigt dans l'engrenage et avoir une chance l'annee prochaine. Et ici, en UK, il aurait deja eu un poste de lectureship (vous pouvez consulter les offres sur http://www.jobs.ac.uk), et j'ai pu voir de pres comment ils recrutent (dans 2 universites ou j'ai travaille et celle ou ma femme est McF) et c'est bien plus honnete. Et puis apres mes 3 annees a enseigner en IUT pendant ma these, j'ai bien vu qui s'occupait le mieux des etudiants (en uni on se sert trop souvent de l'excuse "ils sont majeurs!" pour evacuer la responsibilite de profs, enseigner le savoir est aussi important que le decouvrir).
Je comprends totu a fait le monsieur, il m'est meme passe par l'esprit de laisser le milieu academique ou la recherche devient la nouvelle monnaie qui les fait ressembler a l'industrie, ou l'on fait mousser ses petits bouts de recherche pour passer pour le plus "fort" et ou, en France, il y a clairement deux couches bien distinctes (en anglais les "have-s" et les "have not-s").
Evidemment, parfois de telles critiques font "caricatures", car on la compare a se situation locale et ca ne colle pas. Mais cela fait des annees que la critique existe, elle etait repettee chaque annee lors des recrutements sur la mailing list (me rappelle plus le nom exact mais une grosse ml, qui avait meme une version "exiles" ou les candidats a l'etranger racontaient leurs histoires d'horreur et leur degout), donc le "systeme" a maintenant bien resiste et ce n'est pas maintenant que cela va changer. Chacun defend sont petit lopin de terre (ca a parfois des avantages, je vois comment ici il faut parfois sacrifier la localite a la necessite, etre mobile, etc.) quitte a devenir hypocrite (tordre le sens des mots pour faire rentrer "son" candidat).
Ce qui me degoute le plus c'est comment le systeme se tire une balle dans son propre pied. Combien d'opportunite manquees? Combien de tres bons candidats degoutes et qui vont rejoindre les rangs d'autres systemes moins "egoistes"?
Trend, qui est en pleine recherche d'emploi . _________________ En résumé, celui dont l’oeil intérieur n’est pas ouvert ne perçoit de la religion que l’écorce et l’apparence, non le fond et la réalité. Abû Hâmid al-Ghazâlî. |
|  | | Talib Confirmé

Nombre de messages: 106 Date d'inscription: 10/11/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Jeu 18 Oct - 13:55 | |
| Essalem aleikom
Ce serait difficile de contredire les vérités de cette lettre, notamment le pénible chemin que doivent traverser les étudiants pour se faire une place au chaud. C'est intéressant de voir les diverses réactions et je partage l'avis de Blue Train sur la naïveté affichée par Haz, chose à laquelle elle nous a peu habitué. Cependant, son pessimisme est aussi quelque chose qu'on peut partager parce que c'est un fait avéré que la faculté n'est pas un lieu d'égalité et qu'elle ne tend pas du tout à le devenir. Je partage avec elle l'idée qu'on ne peut rien y changer parce que c'est un mécanisme qui dépasse le problème local, qui touche aux questions de l'individualisme, de l'individualisation et de sa nécessité d'exister dans une société complexifiée.
La règle à formuler pourrait être que plus les universitaires affichent des idéaux d'ouverture et d'égalité, plus l'université semble se refermer sur elle-même et fonctionner par réseaux qui ne se démultiplient pas. L'usage du verbe "sembler" est à noter, parce qu'en réalité, l'université ne se renferme pas sur elle-même, elle fonctionne comme elle a toujours fonctionné, c'est seulement l'élargissement du champ des possibles donnés à des étudiants venant de divers horizons qui donne l'illusion d'une ouverture à la méritocratie ou à d'autres valeurs humanistes. Mais les règles internes n'ont jamais évolué et dans cette configuration, le réseau reste l'élément nécessaire à l'existence même de l'université.
Pour le reste, pour les problèmes de sociabilité au coeur de la faculté, Haz a raison là-dessus, ce n'est pas propre à la faculté mais à cette société complexifiée dans laquelle nous vivons. L'université ne peut pas exister indépendamment de cette société et donc des rapports de sociabilité qui s'y développent. Ils sont le fruit d'une individualisation qui est elle-même le fruit d'un long processus évolutif dont la base demeure l'écartèlement entre l'enfance, l'adolescence et l'âge adulte. Je vous renvoie à vos fondamentaux pour comprendre cela. Par conséquent, il n'y a pas de frontière entre l'individualisme et l'existence d'une société complexe et par analogie, il ne peut pas exister de frontière entre le monde universitaire et l'individualisme. Le lien intrinsèque est tel que nous serions dans le plus pur fanstasme si on estimait ou prenait pour vrai l'idéal universitaire d'ouverture collective. C'est d'ailleurs sans doute pour cela que cette lettre de Dunezat choque et met mal à l'aise : elle nous fait prendre conscience du fossé existant entre cet idéal que l'on a mûri dans notre imaginaire et cette réalité qui nous montre l'impossibilité de détruire le lien entre l'individualisation et la société. |
|  | | blue train Nouveau
Nombre de messages: 7 Date d'inscription: 09/10/2007
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Ven 19 Oct - 2:50 | |
| Haz, je suis d'accord avec toi (je l'ai dit). Talib, je n'aurais pas dit mieux. Ce qui est dur à vivre, c'est sans doute que ce petit monde, plus que tout autre peut-être, valorise le mérite (la note, le classement) et donc l'individu (intelligent, doué, travailleur), et produit des idées justes (au double sens...) sur le monde social (la méritocratie ici, la justice sociale en général). Or, arrivé à un certain moment de sa carrière, l'étudiant ou l'universitaire se voit confronté, plus fortement qu'avant, à la dure réalité d'une grande organisation (et pire, d'un ensemble d'organisations: le système universitaire), faite de conflits, de compromis, d'injustices...d'intérêts. On a beau apprendre et répéter des raisonnements démystificateurs sur le monde social, on n'en est pas moins malheureux ou troublé (même momentanément, le temps de l'incertitude ou de l'échec) d'être soi-même mis devant le pied du mur du caractère impur du monde merveilleux où l'on croyait (plus ou moins) évoluer: pistons, hypocrisies, concurrence (pas pure et parfaite ), tâches précises à accomplir et jugement de ces tâches (sous peine de réprimandes voire d'exclusion, comme un "vulgaire" travail), précarité économique, etc. (ou: plus d'intérêt pour ses vacances que pour ses cours, pour son image que pour les vraies raisons de l'échec des étudiants, pour sa routine que pour la justice sociale...). Embêtant quand ces jugements, ces concurrences, ces violences touchent notre valeur personnelle (intelligent, doué, travailleur ou...peut-être pas à la hauteur?; ou les différentes valeurs qui orientent le métier d'enseignant), puisque ce type de travail ne sanctionne que cela apparemment. Pire encore quand ils sont voués à ne jamais être dit publiquement, clamés: ils sont tabous, voués à n'être évoqués qu'en des occasions particulières et sous la forme de confidences, de conseils personnels: on ne leur reconnaît que rarement (mais ça change!), en tout cas pas assez, un caractère structurel. C'est la valeur du travail accompli et du réseau constitué qui feront la réussite ou l'échec! On ne peut le contester! Le mérite, les efforts, l'intelligence donc. Et pourtant...une sociologie des universitaires laisserait sans doute peu de place à autre chose qu'à une analyse en terme de reproduction sociale, de groupes sociaux ou d'institutions (de quelles écoles ou universités viennent ceux qui sont le moins éliminés pendant et après la thèse ? ceux qui obtiennent les meilleurs postes?). Et pourtant, parce que vouées à être vécues comme personnelles (mais comment faire autrement sauf à transformer de fond en comble la vie universitaire?), ces histoires sont d'abord vécues comme des cas de conscience. On le vit sans doute différemment en fonction de plein de choses, et sans doute principalement en fonction de son degré d'intégration professionnelle (qui dépend lui même de ces pleins de choses, sa biographie, son lieu de vie, la fac ou l'école fréquentée, la discipline...), et donc de son degré de croyance. En cas de mauvaise intégration, la crise de croyance n'est pas loin...et l'individu, "laissé à lui-même", ne risque-t-il pas de songer au "suicide" ? Ne risque-t-il pas de disposer de sa personne au lieu d'en laisser disposer le groupe ou l'institution, s'y identifiant? (Les classiques, en effet Talib...) Décidément je n'arrive pas à sortir de cette humeur pessimiste...suicidogène. Tu as froidement raison Haz (excepté mon "petit" bémol), c'est terriblement (des)agréable de te lire. On n'en perdrait presque toute envie de critiquer ce qui ne va pas. |
|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Sam 20 Oct - 0:02 | |
| Salam alikoum
| blue train a écrit: | | [color=black]Haz, je suis d'accord avec toi (je l'ai dit). |
Cool
| Citation: | | Talib, je n'aurais pas dit mieux. Ce qui est dur à vivre, c'est sans doute que ce petit monde, plus que tout autre peut-être, valorise le mérite (la note, le classement) et donc l'individu (intelligent, doué, travailleur), et produit des idées justes (au double sens...) sur le monde social (la méritocratie ici, la justice sociale en général). Or, arrivé à un certain moment de sa carrière, l'étudiant ou l'universitaire se voit confronté, plus fortement qu'avant, à la dure réalité d'une grande organisation (et pire, d'un ensemble d'organisations: le système universitaire), faite de conflits, de compromis, d'injustices...d'intérêts. On a beau apprendre et répéter des raisonnements démystificateurs sur le monde social, on n'en est pas moins malheureux ou troublé (même momentanément, le temps de l'incertitude ou de l'échec) d'être soi-même mis devant le pied du mur du caractère impur du monde merveilleux où l'on croyait (plus ou moins) évoluer | ...
Raison pour laquelle on retombe toujours sur nos pattes en disant que ce que l'auteur de la lettre dénonce à travers ce système universitaire, c'est en fait le fonctionnement général des sociétés humaines dites développées. Je ne sais plus quel sociologue classique mettait cela en avant, l'idée que, comme le disait Talib, il y a un écartèlement entre les âges de l'homme si bien que ce que l'on apprend à un enfant, puis à un adolescent ne correspond pas à la réalité empirique à laquelle il est confronté en devenant adulte. Le prix à payer pour tout cela, c'est de croire en l'application de concepts telles que la liberté, l'égalité parce que ce sont des idéaux à partir desquels est née la modernité sans véritablement pouvoir y goûter dans la vie quotidienne, dans les choix que l'on est amené à faire pour s'installer dans la réalité.
| Citation: | | Et pourtant...une sociologie des universitaires laisserait sans doute peu de place à autre chose qu'à une analyse en terme de reproduction sociale, de groupes sociaux ou d'institutions |
Tiens, cela me fait me demander s'il existe une sociologie de l'université et des universitaires ?
| Citation: | | En cas de mauvaise intégration, la crise de croyance n'est pas loin...et l'individu, "laissé à lui-même", ne risque-t-il pas de songer au "suicide" ? Ne risque-t-il pas de disposer de sa personne au lieu d'en laisser disposer le groupe ou l'institution, s'y identifiant? |
Ouh la ! Tu vires dans le noir obscur . Pas la peine d'aller jusqu'aux idées de suicide, une remise en question des débouchés de sa formation peut parfaitement se solder par des réussites d'intégration dans d'autres domaines que celui de la Recherche ou du Professorat.
| Citation: | Décidément je n'arrive pas à sortir de cette humeur pessimiste...suicidogène. Tu as froidement raison Haz (excepté mon "petit" bémol), c'est terriblement (des)agréable de te lire. On n'en perdrait presque toute envie de critiquer ce qui ne va pas. |
On peut toujours critiquer, dénoncer, pourquoi pas, à force, cela peut faire avancer le schmilblik mais sincèrement, la démarche de l'auteur ne me plaît pas. il y a d'autres moyens de faire passer un message pour qu'il ne soit pas compris uniquement comme une attaque mais comme un sujet qui peut être soumis à l'analyse scientifique et non pas seulement aux sentiments et aux affects. Une sociologie de l'université pourrait être efficace à long terme, peut-être que c'est ça qui manque cruellement dans les sciences humaines et sociales pour une meilleure visibilité à long terme et une prise de conscience des futurs directeurs, maître de conférence, présidents de commission etc etc.
Dis, à l'heure ou j'écris, tu es toujours en vie j'espère  _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri |
|  | | blue train Nouveau
Nombre de messages: 7 Date d'inscription: 09/10/2007
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Dim 21 Oct - 22:29 | |
| Haz, tu me sembles aller un peu vite en disant que c'est "le fonctionnement général des sociétés humaines dites développées". 1/ Tu conclues avant enquête, 2/ tu élimines le processus de différenciation des activités et des morales (la division du travail), 3/ tu élimines toute possibilité de contestation en avançant un argument d'autorité ("c'est le mode normal de fonctionnement") trop général: s'il est normal qu'il y ait des intérêts, conflits, dysfonctionnements, etc., on ne peut en déduire que les conditions actuelles sont également "normales". Dans les normes que visent ce texte (des normes morales ici - terrible double sens du mot "norme"), que défendent l'auteur, certaines témoignent moins d'un idéal "révolutionnaire" marginal que d'un sentiment général que "ça ne peut plus continuer comme ça".
Il exite évidemment des choses sur la sociologie de l'université et des universitaires. Mais sur ce qui nous intéresse, c'est à voir!
Bon sinon, tu n'as vraiment pas compris l'image quand je parlais de "suicide" (avec des guillemets) ?  |
|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Lun 22 Oct - 18:44 | |
| Salam alikoum
| Citation: | | 1/ Tu conclues avant enquête |
"J'introduis après lecture" serait plus juste
| Citation: | | tu élimines le processus de différenciation des activités et des morales (la division du travail) |
Tu pourrais m'en dire plus ?
| Citation: | | 3/ tu élimines toute possibilité de contestation en avançant un argument d'autorité ("c'est le mode normal de fonctionnement") trop général |
Honte à moi si c'est ce qui ressort de mon propos. Pour être plus claire là-dessus, je ne fais que supposer qu'il y ait différentes voies suivies par les individus et que dans le monde universitaire, celui qui cherche à atteindre de hauts niveaux d'intellectualisme ou de scientificité est celui qui est le moins à même d'agir sur le terrain d'un point de vue militantiste. Il y a sans doute plus de fluctuations que je ne cherche à le croire, mais je considère qu'à l'université des sciences sociales, les discours et enseignements donnés ne sont pas faits pour légitimer des actions politiques directes mais pour dresser des bilans et faire des constats sans pour autant appeler à la modification de ce qui est dénoncé.
Ce qui ne signifie pas que des étudiants ne se destinant pas au cursus évoqué plus haut ne puissent pas être sensibles à ce discours et alors justement leur motivation sera de s'éloigner de l'université à un moment ou à un autre pour entrer directement dans le conflit et essayer de le résoudre, soit par le biais associatif, soit par le biais politique, soit par le biais (controversé) journalistique.
PS : Je n'ai jamais parlé ni de "normes" ni de "normalité".
| Citation: | | Bon sinon, tu n'as vraiment pas compris l'image quand je parlais de "suicide" (avec des guillemets) ? Rolling Eyes |
C'est normal, en ce moment je suis à côté de mes pompes !  _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri |
|  | | Talib Confirmé

Nombre de messages: 106 Date d'inscription: 10/11/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Jeu 25 Oct - 14:16 | |
| Norbert Elias avait une très bonne formule : "L'image du nous a changé, elle peut donc changer encore[/i]." D'où le retour aux fondamentaux. |
|  | | Malika Junior
Nombre de messages: 41 Date d'inscription: 11/10/2006
 | |  | | inji Confirmé

Nombre de messages: 378 Date d'inscription: 10/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mar 30 Oct - 0:41 | |
| Salaam
suite de cette guéguerre...
| Citation: | Pourquoi nous ne démissionnerons pas
Par Stéphane Bonnéry, Daniel Frandji, Sandrine Garcia, Mathias Millet et Philippe Vitale.
A la suite de la « lettre de démission » d’un maître de conférences en sociologie [1], le journal Le Monde a publié une série d’articles [2] qui pose question en raison de sa partialité.
A lire les conditions exceptionnelles des enseignants du supérieur (salaires, heures de travail, liberté d’agir et de faire) qui nous sont présentées dans ces articles et les commentaires d’un professeur de management et d’un maître de conférences dont la démission publique est mise au devant de la scène en disqualifiant globalement le métier, le lecteur du Monde a-t-il d’autres conclusions à tirer que celles du déclin de la fac et de ses enseignants, donc de l’inéluctabilité de la loi Pécresse LRU (Liberté et Responsabilité des Universités) ?
Electrons libres, dénigrant les étudiants, nuls en pédagogie, trop payés, jamais évalués, travaillant trop peu, tels sont quelques uns des poncifs qui ont tenu lieu d’analyse. Les manques budgétaires sont une des raisons qui alimentent les dysfonctionnements universitaires, et ceux-ci sont utilisés comme arguments contre la logique de service public d’enseignement supérieur en ajoutant des propos exagérés et réducteurs sur la somme de travail globale, en demandant toujours plus aux universitaires, au nom de la gestion managériale (pour rentrer dans un palmarès mondial des universités dont on s’étonne encore des modalités de classement).
Il est difficile de répondre à ces contre-vérités sans être taxés de corporatisme. Les dysfonctionnements pointés existent bien pour partie. Mais pourquoi les désigner sur un ton narquois et fataliste, en les attribuant à des façons de faire individuelles tout en les généralisant ? Ces problèmes s’expliquent autrement et pourraient être accrus par la réforme universitaire en cours.
S’agissant tout d’abord du mode de recrutement des enseignants du supérieur, qui ne serait qu’un simple mode de cooptation entre "collègues", quelques rectificatifs s’imposent. Primo, un simple recensement des parcours des enseignants titulaires permet de réfuter l’accusation généralisante du localisme dont souffrirait leur recrutement. Secundo, l’audition d’un candidat par une commission de spécialistes chargée de ce recrutement n’est pas pire que celles qui ont cours dans le privé et d’autres secteurs d’emplois publics. Point d’études morphopsychologiques, de test de personnalité et de QI (...), mais une sélection qui a au moins le mérite de travailler sur des critères scientifiques (publications, enseignements...). Ces commissions sont plurielles, le lieu de débats, de confrontations parfois vives sur les choix de recrutement, avec des comptes-rendus, ce qui est peu compatible avec les stéréotypes véhiculés d’un lieu qui serait toujours uniforme et fait d’arrangements souterrains et silencieux. Le fonctionnement de ces commissions est loin d’être parfait et mérite d’être repensé pour encore plus de transparence et avec des moyens pour un travail de qualité (pas moins d’une centaine de candidats pour un poste !). Au contraire, de multiples voix s’inquiètent : les orientations en cours visant à supprimer ces commissions pourraient aggraver les risques de clientélisme. Il s’agit d’un recrutement fait par les présidents d’universités et des conseils d’administrations locaux et moins représentatifs qu’auparavant, en dehors de la rigueur de pensée de chaque discipline scientifique. Le risque est celui d’une porte ouverte au monolithisme théorique et à la limitation de la recherche à ce qui est rentable à court terme pour les actionnaires privés des organismes appelés à être les futurs financeurs de la recherche.
Concernant la froideur des relations de travail des universitaires, leur conflictualité permanente, leur mépris des étudiants, quel amalgame et quelle généralisation grossière ! De réels problèmes existent à ce sujet, mais là encore, le sarcasme et l’explication qui individualise la lecture de ces faits masque les raisons profondes qui conduisent aux dysfonctionnements qui pourraient être aggravés par les réformes en cours.
Rappelons que les universitaires, en plus de leurs 192h d’enseignement ont d’autres tâches pédagogiques (préparation des cours, corrections, accompagnement des étudiants, jurys, Erasmus...) et que ceci ne constitue qu’un mi-temps, l’autre étant consacré à la recherche (qui alimente les cours). Les tâches administratives croissantes se rajoutent (organisation des études, élaboration des maquettes de diplômes, etc.). La loi LRU accentue pour chaque universitaire la concurrence entre enseignement, recherche, tâches administratives, surtout si l’on doit, encore plus qu’aujourd’hui, courir le cachet privé pour financer le fonctionnement de l’Université. Cette réforme pousse à la concurrence entre laboratoires, entre disciplines, entre universités pour marchandiser les logiques de la recherche. Dans ce contexte, il est un peu trop facile de stigmatiser et de généraliser l’individualisme qui, en partie, règne dans le milieu universitaire en « oubliant » que les réformes depuis des années, et notamment la dernière en date, exacerbent ces concurrences entre chercheurs : l’issue semble au contraire être dans une conception de service public de recherche et d’enseignement supérieur qui s’appuie sur des statuts plus collectifs.
La loi actuelle, si elle va dans le sens d’une fabrication d’universités à plusieurs vitesses, ne peut qu’accroître la démotivation des enseignants dans les universités délaissées ; l’enseignement supérieur anglais qui conjugue universités de prestige et université de masse aux diplômes au rabais est un exemple de ce qu’il ne faudrait pas faire ! En outre, des managers omnipotents auraient le pouvoir de dispenser de cours un universitaire « rentable » pour attirer des financements privés de recherche : l’enseignement serait alors présenté comme une punition ! Ni la recherche, ni la qualité des formations, ni les étudiants n’ont à y gagner.
Face à ces difficultés, comme nombre de collègues, nous faisons le choix de ne pas sacrifier le savoir ni les étudiants. Beaucoup d’échecs attribués à l’Université ont en réalité été induits par des politiques de massification uniquement axées sur les taux de réussite quantitatifs dont les étudiants sont victimes. Par conséquent, beaucoup d’étudiants arrivent à l’Université en connaissant déjà des difficultés scolaires, et sans aucune maîtrise de ce que requiert la réussite dans des études supérieures. Cela nécessite de prendre les choses très sérieusement, sans démagogie, avec de l’exigence, de l’accompagnement et des enseignements. D’où des transformations profondes et nécessaires à l’amélioration de l’Université, au contraire du mouvement actuel : nous expliquera-t-on en quoi l’appropriation de savoirs et le développement de capacités d’analyse et de réflexion rigoureuses dans de réels enseignements universitaires (qu’il faudrait diminuer notamment au profit de cours de rédaction de CV) sont contradictoires avec « l’employabilité des étudiants » ?
Avec des moyens supplémentaires pour engager une transformation de progrès de l’Université, nous sommes convaincus que ce double objectif pourrait être tenu : celui de la démocratisation de l’accès et de la réussite des études ; celui du maintien d’un enseignement supérieur et d’une recherche de qualité.
En tant que Maîtres de conférences pas très anciens dans le métier, nous sommes persuadés qu’il faut transformer l’université et non la démanteler. Nous essayons de travailler tous les jours dans cet esprit. Parce que la gravité de cette question exige mieux que des sarcasmes, et parce que nous voulons mener ce combat-là, nous, nous ne démissionnerons pas !
Stéphane Bonnéry, Maître de conférences, Université Paris 8 Saint-Denis Daniel Frandji, Maître de conférences, IUFM de Lyon Sandrine Garcia, Maître de conférences, Université Paris IX Dauphine Mathias Millet, Maître de conférences, Université de Poitiers Philippe Vitale, Maître de conférences, Université d’Aix-en-Provence
[1] Dunezat Xavier (2007), « Pourquoi je démissionne de mon poste d’enseignant-chercheur en sociologie à l’université », liens socio, octobre 2007 (http://www.liens-socio.org/article.php3 ?id_article=2874).
[2] « Réforme universitaire. Les profs en première ligne » (dans l’édition datée du 13 octobre 2007) et « Copinage et "mépris" des étudiants : un enseignant ouvre le débat sur le recrutement à l’université » (dans l’édition datée du 16 octobre 2007). |
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|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mar 30 Oct - 11:31 | |
| Salam alikoum
C'est toujours amusant de constater qu'à un effet, on cherche absolument à ne lui coller qu'une seule cause. Si les universitaires sont individualistes, ce serait à cause des réformes politiques ? C'est trop superficiel comme analyse. Comme l'a dit Blue Train, le problème est d'ordre structurel, pas conjoncturel. Les réformes ne sont que la manifestation microcosmique d'une atmosphère plus généralement admise, elles ne sont pas des causes, elles sont elles aussi des effets.
Ma question serait plutôt de savoir s'il y aurait autant de problème et de copinage s'il y avait plus de postes proposés... _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri |
|  | | trend Senior

Nombre de messages: 526 Date d'inscription: 04/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mar 30 Oct - 13:18 | |
| Wa `aleykoum salâm,
| Haz a écrit: | | Ma question serait plutôt de savoir s'il y aurait autant de problème et de copinage s'il y avait plus de postes proposés... |
Il y a plus de 7 ans quand j'ai commence ma these, les remarques etaient EXACTEMENT les memes. C'et pour moi l'illustration que la situation n'a pas beaucoup change depuis longtemps, alors qu'avant peu de gens se plaignaient du manque de postes. Et je me rappelle de discussions avec des nouveaux MdC (tres sympa prof. de base de donnee, d'origine sud-americaine ... et j'ai plus tard decouvert qu'il y avait un "cartel" sud-americain dans le labo attache a mon ecole).
Attention, loin de moi l'idee de dire que le monde academique francais n'a pas besoin de plus de poste. Il a besoin de ca et d'un investissement MASSIF du gouvernement. Mais il a aussi besoin d'une reforme de son "nafs" si j'ose dire, comme le soulignes l'auteur de l'article. Autant la frilosite quasi-linguistique des francais a se "confronter" (dans un sens purement scientifique et non violent) au reste du monde academique n'est pas importante, autant la volonte de ne pas se remettre en cause (pas au niveau individuel, comme on l'a deja dit, pas mal le font deja) ne permet pas au systeme de "progresser" (i.e. du "sang neuf", des gens pas mentalement affilies a leurs "mandarins", etc.).
Pas etonnant que de jeunes MdC rejettent cet article, ils font partis des quelques candidats qui ont reussi. A cote d'eux il y a un champ de "bataille" ou sont tombes beaucoup d'autres candidats. Des postdocs qui sont sur-exploites (la difference entre travailler sur le meme projet en France et en GB est flagrante, j'ai pu le voir avec un collegue parisien du meme projet) et parfois abuses (dans mon ex-universite je l'ai entendu une fois, le gars exploitait les resultats de ses postdocs de facon degoutante, s'etant mis a son compte des brevets, des applications et des contrats de plusieurs de centaines de milliers d'euros; le gars etait protege par un groupe de "copains", mais les articles de presse ont force son depart a la retraite anticipe...).
Et le pire c'est que la generosite en poste n'ameliore pas grand chose, dans mon domaine (l'informatique) il y avait dans les 30 a 40% de casés! On le voit d'ailleurs dans les grandes conferences scientifiques (je suis dans le comite de programme de plusieurs d'entre elles), le copinage est bien present, les gens prennent autant en compte l'appreciation subjective qu'ils ont des auteurs d'un article que la qualite de l'article (alors que le critere scientifique primordial c'est ce dernier aspect!).
Comme le disait quelqu'un plus haut, finalement, c'est peut-etre un probleme plus profond. La societe doit peut-etre revoir sa copie sur ce sujet. Mais avec un gars comme Sarko au commande (mouarf son depart en colere de l'entretien avec le chaine CBS) ce n'est pas pret d'arriver.
Wa salâm. _________________ En résumé, celui dont l’oeil intérieur n’est pas ouvert ne perçoit de la religion que l’écorce et l’apparence, non le fond et la réalité. Abû Hâmid al-Ghazâlî. |
|  | | blue train Nouveau
Nombre de messages: 7 Date d'inscription: 09/10/2007
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mer 31 Oct - 11:27 | |
| | Haz a écrit: | Honte à moi si c'est ce qui ressort de mon propos. Pour être plus claire là-dessus, je ne fais que supposer qu'il y ait différentes voies suivies par les individus et que dans le monde universitaire, celui qui cherche à atteindre de hauts niveaux d'intellectualisme ou de scientificité est celui qui est le moins à même d'agir sur le terrain d'un point de vue militantiste. Il y a sans doute plus de fluctuations que je ne cherche à le croire, mais je considère qu'à l'université des sciences sociales, les discours et enseignements donnés ne sont pas faits pour légitimer des actions politiques directes mais pour dresser des bilans et faire des constats sans pour autant appeler à la modification de ce qui est dénoncé.
Ce qui ne signifie pas que des étudiants ne se destinant pas au cursus évoqué plus haut ne puissent pas être sensibles à ce discours et alors justement leur motivation sera de s'éloigner de l'université à un moment ou à un autre pour entrer directement dans le conflit et essayer de le résoudre, soit par le biais associatif, soit par le biais politique, soit par le biais (controversé) journalistique. |
Je n'ai pas compris, notamment ce qui est en italique. Je n'ai pas compris non plus la relation que tu fais de tout ça avec la discussion générale.
Pour ce qui est de la différenciation, j'entendais juste rappeler que la division du travail est aussi est un fait moral, au sens où différentes morales (et types d'homme) naissent au cours de ce processus, dans chaque petit monde professionnel relativement autonome.
Je suis d'accord pour dire que le problème du copinage et des réseaux serait moins actuel s'il n'y avait pas un décalage aussi grand entre le nombre de postes (ou les logements ou les...) et de candidats. Ce qu'éprouve difficilement le monde universitaire, c'est d'être devenu un monde lui aussi soumis aux logiques économiques capitalistes: division du travail accrue, dépossession des moyens de production et des produits du travail, concurrence accrue entre les travailleurs et des producteurs, plus facilement interchangeables... Evidemment l'image du métier a changé moins vite...et les entreprises démagogiques (ie en appelant au peuple) sont un moyen (pour les jeunes et les marginaux) de restaurer un ordre plus conforme à ce que l'on souhaite, ie révolutionnaire (au sens de renversement des établis) : réformer le nafs, comme dit Trend, des universitaires contre les propensions au traditionalisme des gens bien dans leur poste (qui peuvent être de toutes sortes de courants politiques).
Dernière édition par le Mer 31 Oct - 15:49, édité 1 fois |
|  | | Haz Confirmé

Nombre de messages: 369 Date d'inscription: 03/10/2006
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mer 31 Oct - 12:28 | |
| Salam alikoum
En fait, les choses sont assez simples, enfin presque !
Talib le disait très bien, l'université a suivi à un moment de son histoire la logique instituée par la démocratisation de l'enseignement scolaire. Elle a, comme le Secondaire ouvert de plus en plus largement ses portes aux étudiants d'origines sociales diverses (il faudrait sans doute nuancer cela mais ce serait trop long) et a donc largement contribué à agrandir le "champ des possibles" de ces étudiants (formule que je reprends à Talib) sans pour autant garantir par ailleurs de pouvoir leur offrir plus de place dans son organisation interne et son renouvèlement générationnel. De ce fait et bien souvent, les étudiants qui vont contribuer à ce renouvèlement sont justement ceux qui disposent déjà d'une capacité à reproduire les éternels schémas de l'université en tant que cocon finalement très fermé sur lui-même, ceux qui seront le plus à même de dénoncer par le biais sociologique les désorganisations internes mais qui ne seront pas aptes à commanditer le moindre changement positif ou révolutionnaire.
Pourquoi ? Simplement parce qu'en accédant aux postes méritants dans les universités et les laboratoires, ils ont d'une part le sentiment de la reconnaissance par l'Autorité et d'autre part la peur que le changement de l'Autorité n'entraîne la faillite de cette reconnaissance. C'est un cercle vicieux.
Ainsi, tout en voyant bien les dysfonctionnements et tout en affirmant haut et fort, de manière volontaire et spontanée, qu'il faudrait procéder à une évolution au bénéfice d'une méritocratie plus juste, d'un ordre social plus ouvert et plus en phase avec les valeurs d'égalité et de liberté, tout en prônant donc la nécessité de mener des actions collectives pour le bien même de l'université, ils se trouvent prisonniers d'un système, celui qui renferme leur situation professionnelle, directement menacée par une remise en question totale du principe de reconnaissance à partir duquel ils vont bâtir leur propre accès à l'Autorité.
D'autre part, cette volonté de prôner des actions collectives pour renverser l'Orde Social et créer une Nouvelle Autorité est directement contredite par la pesante individualisation que nécessite un tel renversment. Lorsque le primaire et le secondaire ont ouvert les champs des possibles à toutes les catégories sociales, cela correspondait à la volonté d'offrir une chance à chacun en tant qu'être à part entière, capable d'apporter sa pierre à l'édifice social.
De la même manière, en recherchant l'ouverture des champs des possibles aux candidats à la science, on développe l'idée que chacun peut avoir sa place en tant qu'être totalement doué de raison. L'hyper-individualisation est une menace directe pour l'Autorité actuelle dont dépendent les recrues universitaires. Par conséquent, tout en essayant de la promouvoir par des actions collectives, ils la détruisent par leur propre acceptation de leur univers professionnel.
C'est la raison pour laquelle je maintiens dans mon obscur pessimisme que cette action collective, il ne faut pas l'attendre de ceux qui intègrent le système universitaire mais peut-être plus de ceux qui en ont pris les fruits durant leur formation et qui par leur individualité vont la transformer sur d'autres terrains de luttes : politique, littéraire, médiatique etc. Je ne sais pas si c'est plus clair, tu m'en diras tant. _________________ Le savoir est un coffre dont la clé est la question - Imam Al-Zuhri |
|  | | blue train Nouveau
Nombre de messages: 7 Date d'inscription: 09/10/2007
 | Sujet: Re: Le regard d'un prof sur l'Université Mer 31 Oct - 16:12 | |
| Effectivement, l'Université est en grande partie en train de subir des actions extérieures: politique de massification scolaire (pour lutter contre le chômage des jeunes et améliorer la compétitivité des entreprises françaises au niveau international), politique d'unification économique régionale ou mondiale (dont les services font partie), politique de constitution ou de renforcement de pôle d'excellence scolaire (par opposition à "la fac" et "aux mauvaises facs"), etc.
Je voudrais préciser que l'on peut très bien approuver (en général) les deux articles postés par Inji, et défendre des réponses au "problème" différentes: à titre personnel, je ne suis pas pour augmenter les budgets ou accroître le nombre de chercheurs, mais pour restreindre le nombre d'étudiants dans les filières à visée scientifique (entrée sur dossier et/ou petit concours), augmenter les bourses des étudiants méritants et améliorer la qualité des logements, supprimer des facs ou des diplômes (avoir des master avec 2, 3 étudiants, à quoi cela sert-il? ou même avoir 20 étudiants, mais sans allocation doctorale à proposer et sans encadrement pour les doctorants?), augmenter (légèrement) les salaires des enseignants et des chercheurs (pour améliorer l'attractivité du métier aux yeux des meilleurs lycéens), réduire les charges d'enseignement des universitaires qui s'investissent dans la recherche, restreindre les possibilités d'inscription doctorale à la décision effective d'un comité de chercheurs du laboratoire, et ainsi améliorer le statut du doctorant (en améliorant son statut matériel, argent et encadrement, et en réduisant la concurrence)... Mais je me trompe peut-être 
PS: Haz, oui, c'est beaucoup plus clair (c'est vraiment ce que tu disais?). Mais je bute encore sur queque chose, j'ai besoin d'y réfléchir. |
|  | | | Le regard d'un prof sur l'Université | |
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