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 Pierre-Gilles de Gennes est mort.

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Luqman57
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Localisation : Entre terre et ciel
Date d'inscription : 09/12/2006

MessageSujet: Pierre-Gilles de Gennes est mort.   Mar 22 Mai - 15:33

Avec la mort de Pierre-Gilles de Gennes, c'est un physicien hors normes qui disparaît. Un génial touche-à-tout. Un homme d'idées et de convictions. Toujours en campagne, jamais au repos. Ne disait-il pas : "Le vrai point d'honneur n'est pas d'être toujours dans le vrai. Il est d'oser, de proposer des idées neuves, et ensuite de les vérifier. Il est aussi bien sûr, ajoutait-il, de savoir reconnaître publiquement ses erreurs (…) L'honneur du scientifique est absolument à l'opposé de l'honneur de Don Diègue. Quand on a commis une erreur, il faut accepter de perdre la face."

S'ouvrir, respirer. Ne pas voir la science "d'en haut" comme une vaste tapisserie mais la voir "d'en bas", au niveau du petit point. Tel était le credo de cet agrégé de physique, docteur ès sciences et spécialiste de la physique des milieux condensés que l'Académie des sciences de Suède, en 1991, n'hésite pas à qualifier d'"Isaac Newton de notre temps" lorsqu'elle lui décerne le prix Nobel de physique.

Des louanges qu'il refuse, estimant, non sans humour, que ces propos ne sont que l'"expression du lyrisme nordique des académiciens suédois". "Newton avait une stature, rappelle-t-il alors. Très au-dessus de celle des chercheurs d'aujourd'hui. A dix-huit ans, il avait inventé le télescope. A vingt ans compris l'optique interférentielle et, quelques années plus tard, la gravitation et le mouvement des planètes."


Certes. Mais, qu'il l'ait voulu ou non, Pierre-Gilles de Gennes était bien de cette eau-là. "C'est un physicien qui sait autre chose, disait de lui Pierre Papon, qui enseigna à l'Ecole de physique et chimie industrielles de la Ville de Paris, dont Pierre-Gilles de Gennes était devenu le directeur en 1976. Il sait la chimie. Il sait de la biologie et je connais peu de scientifiques qui aient une culture aussi large qui ne soit pas un vernis." Un commentaire que le professeur au Collège de France – il y est entré en 1971 –, aussi académicien – la dame du quai Conti l'a accueilli dans ses rangs en 1979 –, tentait de tempérer. "Un folklore ancien, rappelait-il, voudrait nous faire croire que les métiers de la recherche s'adresseraient à une population très étroite, très douée mathématiquement, et à un type psychologique unique. Rien n'est plus faux. (…) La science moderne n'est pas la propriété des enfants prodiges." D'ailleurs, "quand j'ai commencé à travailler dans les laboratoires, je n'ai rien sorti d'original, ni de personnel. Il m'a fallu attendre".

Mais quel parcours ! Avec lui, la science revient à une échelle plus humaine. "Grâce à lui, dira Daniel Thoulouze, directeur du département Mathématiques et physique de base du CNRS au moment de l'attribution du Nobel, on a redécouvert, ces vingt dernières années, que la physique est une science naturelle." De fait, l'homme ne joue pas les mandarins. Il sait parfaitement, disent ses collaborateurs, capter l'attention de son public, averti ou non, avec des phrases simples, des phénomènes triviaux – la flaque d'eau qui se divise en plusieurs îlots sur une feuille de plastique, la fabrication de l'encre de Chine, les bottes de caoutchouc des Indiens d'Amazonie – qui tous sont le fruit de la physique la plus complexe.

"L'ANTITHÈSE DU PÉDANT"

Nous étions ignorants et Pierre-Gilles de Gennes fait de nous des physiciens, des chimistes, et, pourrait-on presque croire, des théoriciens. Il vous prend à témoin, vous fait membre de son équipe. Yeux bleus, pétillants, tout prêts à rire, la mèche romantique rythmant ses allers et venues de grand étudiant dans une veste un peu vague, un foulard autour du cou, il trace trois gribouillis au tableau, son éternel cigarillo au bec. Le charme agit et on se transcende. Du moins le pense-t-on.

"Ce qu'il y a de formidable avec lui, disait sa femme qui, au début des années 1990, tenait, à deux pas de la faculté d'Orsay, Le Boudin sauvage, un restaurant rendez-vous des gastronomes et des chercheurs, c'est que lorsqu'il vous explique quelque chose, même dans un domaine auquel vous n'entendez rien, vous finissez par vous sentir intelligent." "J'ai connu pas mal de Prix Nobel, renchérit Etienne Guyon, qui fut son premier élève. C'était l'un des tout grands, doué du talent de tout rendre simple. L'antithèse du pédant." Par une sorte d'"effet de Gennes", il fascine et séduit. Jusqu'au chroniqueur du Monde, Pierre Georges, qui lui aussi succombe et écrit : "Cet homme (…) n'est pas que savoir hors du commun. Il est scientifique de charme, espèce rare qui ne tient ni de Nimbus, ni de l'étudiant attardé. Il est un homme dont immédiatement on souhaiterait être l'ami ou le disciple pour simplement avoir ce privilège rare de devenir un instant intelligent."


De ce charme-là, il a su user pour réunir autour de lui de brillants collaborateurs et les emmener sur des chemins de traverse où ils furent moins "des prophètes" que des "explorateurs souvent hésitants et fatigués". De fait, le chemin de Pierre-Gilles de Gennes fut assez sinueux. Et, le plus souvent, hors des sentiers battus.

Né à Paris en 1932, il passe son enfance à Barcelonnette, dans les Alpes-de-Haute-Provence, où sa mère l'éduque elle-même – son père meurt quand il a neuf ans – jusqu'à la classe de cinquième. Avant de le retirer du lycée à la fin de la troisième, en l'engageant à parfaire sa "culture générale" dans les allées du Louvre. A vingt-trois ans, à la fin des années 1950, alors qu'il vient de sortir de l'Ecole normale supérieure, il étudie à Saclay le magnétisme dans les laboratoires du Commissariat à l'énergie atomique. Sujet qu'il délaisse rapidement pour le "monde tout à fait extraordinaire des supraconducteurs", avant de s'engager dans l'étude des cristaux liquides, "cette phase cristalline sensible de la nature" observée depuis une centaine d'années.

On est en 1968. Les étudiants sont dans la rue et Pierre-Gilles de Gennes dans son laboratoire. En quelques mois, raconte-t-il, "nous avons eu la chance de pouvoir monter (…) six ou sept équipes à Orsay qui, chacune dans leur domaine, ont accepté de travailler ensemble sur les cristaux liquides". Résultat : deux ans plus tard, la France "avait un rôle de leader dans ce domaine (…). Moi, dans l'histoire, j'étais une espèce de mouche du coche".

Une contribution qui lui vaut de devenir le dixième physicien français couronné par un Nobel. Un honneur rare et un petit regret. "En 1970, raconte-t-il, nous n'étions pas tous éduqués à penser applications, à nous préoccuper de l'industrialisation des procédés, et force est de reconnaître que nous avons fait preuve d'une très grande naïveté dans la protection des inventions." Adieu donc les royalties des écrans à cristaux liquides tellement en vogue encore aujourd'hui.

Cette mésaventure économique est bien vite oubliée. La vie est ailleurs. Dans l'exploration et peut-être la conquête de nouveaux domaines. Car Pierre-Gilles de Gennes est de ceux qui aiment changer et tout reprendre au début, ce qu'il fait dans les années 1980 et 1990. Tel secteur est en friche, il s'y enfonce. Ainsi pour la matière molle, cet état intermédiaire entre solide et liquide qui touche autant au problème des colles qu'à celui des bulles de savon, des colloïdes et de la vulcanisation. Un sacré défi qui, une fois encore, lui permet de se frotter aux aléas de l'expérimentation pour décortiquer la complexité de phénomènes en apparence banals. A soixante-dix ans, il n'hésite pas à repartir une nouvelle fois de zéro, en rejoignant l'Institut Curie où il se forme à un domaine entièrement nouveau pour lui, la biologie. Il s'y intéresse, tout spécialement, à l'odorat et à la mémoire.

Passionnant et passionné, curieux de tout, jamais repu, Pierre-Gilles de Gennes croquait la vie à belles dents. Sportif, il aimait grimper dans les Alpes ou descendre les rivières en kayak, avant que sa santé ne le conduise vers des activités plus paisibles, randonnée et planche à voile. Epris depuis toujours de peinture et de dessin, il partageait son temps, ces derniers mois, entre articles scientifiques et carnets de croquis, ses derniers grands plaisirs.

Jean-François Augereau et Pierre le Hir

pour lemonde.fr
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