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 La révolte des Ikhwan

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Abd95
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MessageSujet: La révolte des Ikhwan   Sam 14 Juil - 20:13

La révolte des Ikhwan-s

Retour sur un épisode majeur de l'histoire contemporaine du Proche-Orient

Nous sommes en 1330 de l'Hégire, correspondant à l'année 1912 de l'ère chrétienne. Cela fait dix ans déjà que l'émir du Nadjd, Abd al-Aziz ibn Abd ar-Rahman al-Saud (dit "Ibn Saud") a réoccupé le trône de ses ancêtres à Riyadh. Son pouvoir est désormais bien assuré dans le centre de la péninsule arabique et il décide de s'engager dans un projet exaltant mais ô combien périlleux, rééditer la geste des premiers Sa'ud et conquérir les régions alentours, du Golfe persique à la Mer Rouge, de l'Euphrate au Golfe d'Oman. Pour cela il a besoin d'une armée de professionnels. Il imagine alors de sédentariser les populations environnantes dans des colonies agricoles (hujjar, sing. hijra) et de faire de ces éleveurs des agriculteurs et de ces guerriers intrépides des soldats disciplinés. A eux la tâche de réunifier l'Arabie sous la bannière de l'Islam des origines. Cette initiative de sédentarisation connaît un succès rapide. Le souverain possédera rapidement 1.000, puis 10.000 fantassins. Parallèlement, il leur fait dispenser les préceptes simples et rigoureux de l'islam hanbalite pour lequel les nuances n'existent pas.

En 1913/1914 Ibn Sa'ud commence par se lancer à la conquête de la province du Hasa, alors aux mains des Ottomans - et dont il ignore encore qu'elle possède les plus grandes réserves pétrolières du monde. C'est un succès qui lui en laisse espérer d'autres. La Première guerre mondiale fige quelques temps la marche en avant qui reprend cependant dès 1918. En 1919 il s'empare d'une partie du 'Asir au détriment des Yéménites. En 1921/1922 il bat ses vieux ennemis du Djabal Shammar, s'empare de leur capitale Haïl et obtient la soumission des tribus locales. En 1922-1923 il accepte de négocier avec les Anglais dans l'établissement d'une aire d'influence réciproque. En 1924/1925 enfin, il pénètre dans le Hijaz et triomphe des Hachémites qu'il chasse de La Mekke, de Médine et de Djedda. En 1926 enfin, le reste du 'Asir tombe aux mains des Saoudiens.

L'Arabie est alors en passe d'être réunifiée, et pourtant un problème se pose. Car désormais en effet, plus aucun territoire "libre" ne subsiste plus dans la région. Ils sont tous, soit sous le contrôle des Saoudiens soit sous le protectorat des anglais. Une nouvelle phase d'expansion signifierait donc casus belli pour Londres. Ibn Saud tergiverse puis fait le choix du pragmatisme. Le 20 mai 1927, il signe avec les Britanniques le traité de Djedda par lequel il renonce à toute extension du territoire saoudien au détriment des souverains protégés par la Couronne britannique. En retour celle-ci avalise ses conquêtes antérieures et reconnaît sa pleine et entière souveraineté sur l'Arabie. Ibn Saud peut s'estimer satisfait, le voilà solidement installé à la tête de l'un des rares Etats musulmans indépendant de toute tutelle étrangère. Presque immédiatement toutefois, une partie de son armée se braque.

L'esprit "révolutionnaire" qui anime les Ikhwan les empêche d'accepter la carte du pragmatisme. Ils n'entendent pas se limiter à l'unification de l'Arabie mais souhaitent bel et bien entreprendre l'unification du monde arabe tout entier en commençant par la Syrie, l'Irak et le Yémen. Ils veulent à terme soulever l'ensemble du monde musulman contre la tyrannie étrangère et y réimplanter l'islam du Prophète (sws). En outre, ils n'acceptent pas que leur souverain décide seul d'une orientation si importante. Le fait qu'il agisse ainsi sans les consulter, comme l'exige le principe de la Shura, les révulsent.

Ibn Saud est plus réaliste que ses propres hommes, car il sait bien qu'ils n'ont aucune chance de parvenir à concrétiser leurs folles ambitions, non seulement parce qu'ils sont trop peu nombreux, mais encore mal équipés pour s'emparer ou pour défendre de grandes villes comme Damas, Baghdad ou Sana'a. Et surtout parce qu'il devine pertinemment que ni les Français (qui occupent alors la Syrie et le Liban), ni les Anglais (qui contrôlent l'Irak, la Palestine, le Sud-Yémen, les émirats du Golfe et la Jordanie) ne le laisseront mener une telle politique. La guerre inévitable qui résulterait n'aurait pour seule issue que de mettre à bas le fragile édifice qu'il a tenté d'édifier depuis 1902. Mais ces arguments, les Ikhwan ne peuvent les comprendre et encore moins les accepter. Ils ont pour leur part une mission à remplir, et Dieu est avec eux pensent-ils, dès lors, il est vain et même blasphématoire de traiter cette mission divine comme une simple question diplomatique. De surcroît, l'attitude de leur roi à l'égard des Occidentaux, sa proximité avec eux, l'intérêt qu'il leur porte ainsi qu'à leurs méthodes modernes, tout cela les scandalise. Longtemps ils ont fait preuve de patience à son égard, car ils prenaient sa modération pour de l'ingéniosité. Mais désormais, maintenant qu'il a décrété la fin définitive des opérations, ils ne veulent plus être dupes. Ibn Sa'ud de son côté, qui a tout fait pour entretenir les ambitions les plus folles de ses soldats tant qu'elles le servaient doit maintenant les juguler pour sauver son trône.

Trois hommes émergent bientôt comme les chefs de la contestation, il s'agit de trois piliers du régime :

- Faysal ibn Sultan al-Darwish, chef (sayyid) des Banu Mutayr, il a fondé la première colonie ikhwan en 1912. Il est aidé de son fils Uzayyiz.
- Sultan ibn Bidjad ibn Humayd, surnommé Sultan al-Dîn, sayyid des Banu Barka, chef de la hidjra d'al-Ghatghat, l'une des plus importantes de Nadjd.
- Didan ibn Fadh ibn Hithlayn, sayyid des Banu Udjman assisté de son cousin Naif ibn Hitlayn.


Survenue en 1928, la mort du père d'Ibn Saud, l'imam Abd ar-Rahman, qui était demeuré le guide religieux du mouvement wahhabi, même après s'être effacé sur le plan politique au profit de son fils, a laissé ce dernier affaibli. Sa légitimité religieuse est loin d'être aussi assurée que celle de son prédécesseur. Les leaders ikhwan manifestent de plus en plus ouvertement leur mécontement, aux prêches enflammés succèdent les premières escarmouches avec les forces loyalistes, les incidents se multiplient. Lorsque les ultimes tentatives de conciliation échouent en octobre 1928, les trois leaders de l'opposition sont officiellement déposés par Ibn Saud et privés de toute fonction officielle.

La révolte débute véritablement durant le mois sacré de ramadan 1347 (février 1929). Dans toutes les villes qu'ils tiennent, les rebelles proclament la déchéance du roi pour apostasie (kufr). Afin de les contrer, Ibn Sa'ud peut s'appuyer sur le soutien des forces qui lui sont demeurées fidèles et qu'il a placé sous le commandement d'un homme expérimenté, Khalid ibn Mansur ibn Lu'ayy, sayyid des Dhawu Abd Allah. Ce dernier s'est rallié aux Saoudiens en 1337/1919 et il a été nommé gouverneur de La Mekke peu après la prise de la cité en 1343/1924. Les Anglais également promettent une assistance technique et l'appui si besoin de leur aviation.

Après quelques combats mineurs, la bataille décisive se produit au lieu-dit d'as-Sabilah en shawwal 1347 (29 mars 1929), près d'Al-Aratawiya, et elle voit la défaite sans appel des Ikhwan. Ibn Humayd est capturé puis emprisonné à Riyadh. Faysal al-Darwish, grièvement blessé, est transporté par ses partisans jusqu'au Kuwayt mais les Anglais ne tardent pas à le livrer à Ibn Sa'ud. Les rescapés qui parviennent à fuir tentent de se regrouper afin de poursuivre la lutte mais ils sont écrasés les uns après les autres. Ibn Hithlayn est assassiné en mai 1929 et Uzayyiz ibn Faysal meurt finalement de soif, abandonné en plein désert en août 1929 après avoir perdu une ultime bataille contre les forces d'Ibn Saud.

Celui-ci se retrouve le maître incontesté du pays, son projet politique l'emporte sur celui de ses adversaires. En un sens, l'affrontement qui vient de se dérouler ressemble à celui qui au même moment oppose Trotski et Staline quant à l'avenir de l'URSS. Là aussi les révolutionnaires ont échoué face aux pragmatiques.

Le 22 septembre 1932, une fois les séquelles de la révolte dissipée, Ibn Sa'ud se fait proclamer roi d'Arabie saoudite. Le mouvement wahhabi réalise ainsi un "pacte avec le monde" en acceptant de fonder un Etat normal (ou presque), c'est-à-dire entretenant des relations diplomatiques avec ses voisins, qu'ils soient musulmans ou non. Dans le même temps, en échange du renoncement à toute forme de violence, les Ikhwan sont pardonnés et intégrés dans une toute nouvelle Garde nationale dont la tâche sera de faire appliquer l'ordre moral à travers le pays. Rapidement l'argent du pétrole affluera, calmant les derniers réfractaires, en leur démontrant que la diffusion de leurs doctrines et de leurs principes par delà la péninsule peut bien se faire par d'autres moyens que l'épée.
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MessageSujet: Re: La révolte des Ikhwan   Dim 15 Juil - 0:31

Salaam

Merci beaucoup Abd95 pour cette leçon d'Histoire contemporaine dont j'ai beaucoup apprécié le style synthétique, la combinaison des faits/actes saillants a l'analyse des enjeux du moments et des projets des acteurs. J'ai particulièrement apprécié votre conclusion qui permet au neophite d'avoir un minimum de profondeur historique sur ce qui motive, soutient et/ou explique la diffusion de la doctrine wahabite encore (plus!) d'actualité.

J'aimerais avoir votre sentiment sur cette actualité au regard de ce que cous dites sur les révolutionnaires et les pragramatiques dans votre texte. Pensez vous que le combat en cours (idéologique voir militaire) dans ce même pays entre les djihadistes internationnalistes (cf, Ben Laden) et les loyalistes aux Al-Saoud n'est qu'une résurgence/prolongation de la révolte que vous décrivez plus haut avec juste quelques acteurs de changés mais toujours les mêmes conflit de projets (pragmatisme=Etat normal versus Révolution)?


Salaam
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Abd95
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MessageSujet: Re: La révolte des Ikhwan   Mer 25 Juil - 17:38

As-Salam alaykum

Bien évidemment, les parallèles sont par trop évidents, à la fois dans les objectifs et dans les méthodes.

L'enjeu pour le pouvoir de Riyadh est assez simple, bien que l'équilibre qu'il tente de réaliser soit toujours assez difficile à tenir.

En effet il doit appuyer le mouvement religieux puisque c'est de lui qu'il tire sa légitimité (et non des élections), mais dans le même temps il doit le contrôler étroitement afin qu'il ne se retourne pas contre lui.

Le contrôle des formidables richesses pétrolières du pays l'a aidé à réaliser cet objectif et à calmer les diverses tensions sociales et politiques, bien que, comme le voit, il ait pu s'en passer durant une grande partie de son histoire.

Mais, hélas pour eux, les membres les plus rigoristes du mouvement religieux ne sont jamais parvenus à se présenter comme une alternative à la royauté, ils n'ont jamais été qu'une force régulatrice, ou plus souvent encore une force réactionnaire et pertubatrice. Pour prendre le pouvoir il ne suffit pas de miser sur les échecs de ses adversaires, il faut devenir soit même une force politique crédible. Or la réflexion des mouvements oppositionnels à cet égard est embryonnaire, voire nulle.
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